Episodes 27 à...



Loin de toute habitation, de tout vacarme citadin, de toute pollution atmosphérique, nous traversons d'Est en Ouest la forêt des Chambarans. Après plusieurs heures de marche reconstituante, nous choisissons un point de vue panoramique pour nous délasser et profiter de ces paysages sculptés en douceur. Très vite, quelques papillons jaunes s'approchent et se posent sur mes pieds nus. Je n'ai plus aucune appréhension ou répulsion tant le spectacle est gracieux et amusant. D'amusés nous passons vite au stade de médusés. Une profusion de ces papillons légers virevoltent et se posent sur moi. Je marche dans le pré sans que cela ne gêne aucun de ces insectes ailés. Fascinés par cette invasion inattendue et unicolore, nous profitons de cette danse longuement. Mes partenaires ne se lassent pas et je dois abandonner l'aire de jeux au monment où la fraîcheur tombe sur nos épaules.

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Ouram et moi partageons, avec la même intensité, ces instants privilégiés. Nous les savourons même deux fois : à l'heure dite et à l'instant où nous les rapportons aux amis. D'autres frissons s'ajoutent à d'autres émotions. Mon contrat à durée déterminée se transforme en contrat à durée indéterminée. L'hiver sera moins rude. J'aime cette entreprise dans laquelle je me rends quotidiennement avec enthousiasme. Plusieurs jeunes femmes deviennent, au fil des saisons, des amies de coeur.

Ce contrat m'ouvre des horizons nouveaux. J'ai maintenant le droit de faire des projets avec Ouram et d'envisager une solution différente que celle de me faire héberger par Françoise. Pourtant les mois se succèdent et son amitié, comme celle de son mari et de ses enfants, est indéfectible.

Indéfectibles, également, la tendresse et la pensée de ma danseuse favorite. Nommée au conservatoire d'Amiens, Patricia me confie annuellement le reportage photo, en noir et blanc, de son gala de danse classique. Avant de faire la moindre prise de vue, je passe des heures avec elle, en compagnie du pianiste accompagnateur et de la centaine d'élèves dont elle est le professeur. Je m'imprègne de l'ambiance, écoute les mots clamés ou chuchotés. Les efforts, la volonté, la recherche constante de la perfection, gravent les visages. Les corps sont graciles, la gestuelle, libre mais précise, est aérienne comme en apesanteur. Ces jeunes sont heureux de danser et je vibre de leur propres émotions. La discipline est omniprésente. Si les mouvements du corps sont soumis à des codes précis, la richesse des chorégraphies et l'interprétation unique de chaque danseur exaltent l'imagination. Au soir de la générale, je suis dans les coulisses. Captivé par la concentration extrême des solistes et leur beauté intérieure, mon coeur s'emballe à chaque lever de rideau. La maîtrise de ces garçons et de ces jeunes filles, face au public m'impressionne. Une fois dans le carré de lumière, ils occultent leurs angoisses et assument jusqu'à la note finale. J'admire sans réserve ce dépassement personnel constant et le talent de leur professeur, mon amie. Immergée pendant trois jours dans cette quête d'esthétique exigeante, je me sens prête à charger l'appareil. Je connais tous les danseurs, toutes les chorégraphies, toutes les pièces musicales, tous les effets de lumière et sais à quelle seconde précise je dois me trouver à tel ou tel endroit. Face à ces jeunes dont les corps et les têtes sont en parfait accord, j'exige de moi ce qu'ils exigent d'eux-mêmes. Je tends vers le toujours plus.

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Quand les tutus, les pointes, les costumes somptueux sont raccrochés aux patères, que la lumière cède à l'ombre et la musique au silence, je dévisage encore ces artistes. La fatigue se mêle à la satisfaction et à l'autocritique. Le danseur reste lucide sur la qualité ou les manques de sa prestation.

Les jeans, les docs, les blousons sont passés. Les épingles à cheveux retirées, les maquillages lavés et pourtant la grâce demeure. Les gestes sont déliés, l'allure manifeste une certaine élévation de l'âme, les regards se posent au-delà des murs. J'ai touché la beauté du doigt. Pleine de reconnaissance, j'enlace mon amie. "Le beau et le bon unissent les hommes, le mal et le laid les divisent". Comme j'aime mon tatouage ! Le voyage à Amiens illustre la première partie de cette sentence, et le thème du livre que je dévore dans le TGV du retour confirme la seconde. La lance du destin : cette tristement célèbre arme m'a perturbée quand je l'ai eue longuement sous les yeux au musée de la Hoffburg à Wien.