Episodes 24 à 26...

10 août - Vézelay et sa basilique des lumières se détache sur un fond de ciel bleu de Prusse. Mais la tonalité de ce tableau géant tire davantage sur le vert émeraude. Vézelay et son Christ en gloire. Le fait est assez rare pour le souligner. A l'entrée de cette basilique il accueille et protège tous les hommes et toutes les femmes quels que soient leurs actes. On ne franchit pas le seuil culpabilisé par la vision éternelle et tragique du crucifié. Ce message-là est porteur de joie.

Après l'intensité des heures vécues à Chartres, je ne m'attends à rien de particulier. Je suis bien et profite des effets du soleil sur les vitraux. Le sol est moucheté de taches colorées inégales et changeantes. Cela me rappelle la chapelle du Rosaire, à Vence, réalisée par Matisse. Chaque jour le dallage blanc glacier acclame la danse du soleil à travers les verrières bleues, jaunes et vertes. Des formes mauves et turquoises nées de cette union entre la lumière et la matière s'étirent et se multiplient jusqu'à émailler les murs.

Le spectacle féerique se renouvelle ici. En déambulant autour du choeur, je me dirige vers une colonne supportant une statue. Beaucoup de fidèles s'arrêtent, se recueillent et effleurent des lèvres une sorte de proéminence. Intriguée, je m'approche. J'ai un choc en constatant qu'il s'agit d'un reliquaire de Marie-Madeleine. Je ne comprends pas pourquoi je suis intimidée et humble face à cette sculpture. Ouram me raconte, plus en détail, le parcours de cette sainte. Mais c'est la vie de la femme qui me captive, avec ses excès, ses faiblesses, ses remises en question, sa fuite en France et son oeuvre. J'ignore ce que pensent ou ressentent les hommes et les femmes qui passent ici mais, personnellement, je la sens profondément naturelle, humaine et actuelle. Elle représente un des symboles du pardon, de la compréhension donc du non-jugement. La place d'honneur qu'elle occupe dans un tel lieu est un fantastique espoir pour ceux et celles qui se sentent menacés des sanctions divines.

Contrairement à Chartres, je m'attarde sur les allégories. Ouram et moi nous asseyons sur un banc parsemé de couleurs vives. Mes doigts sont semés de grains de soleil. A travers des vitraux, la lumière semble jongler avec les innombrables pièces de verre translucides et colorées. Les peintres verriers étaient habiles et savants pour faire chanter les bleus et les rouges profonds. Plusieurs siècles se sont écoulés et leur oeuvre reste inestimable.

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11 août - Sur la route du retour, tout près de Dijon, accoudée à la solide margelle qui ceinture un étang à truites, je cède aux larmes. Elles coulent et se perdent dans les entrelacs d'herbes immergées. Deux rigoles ininterrompues qui me brouillent la vue et que l'épaule chaude d'Ouram arrive tout juste à endiguer. Comme je suis bien, comme c'est bon, comme c'est simple, comme c'est court, comme c'est dur ! Mais la caresse de nos bras et la profondeur de nos regards dispersent la mélancolie du retour. Apaisée, abandonnant cet air absent que donne le trop plein de sanglots, je distingue sur mon poignet gauche une splendide paillette verte. D'un seul coup ma tristesse s'engouffre dans le miroir de l'eau. Quelques échos se propagent encore à la surface puis tout redevient calme et lisse comme l'acier.

Avant que le soleil ne tombe brutalement dans l'échancrure de la montagne et que la lune ne morde la ligne d'horizon, nous devinons la silhouette cossue du clocher Saint-Pierre. Pendant de longues minutes, nous sommes gratifiés d'une représentation fascinante. Notre satellite lunaire réfléchit la lumière de l'étoile solaire. Les derniers rayons flamboyants du soleil sont littéralement absorbés par la lune. Dépourvue de lumière propre celle-ci est jalouse de l'astre en feu. Pour quelques heures elle lui vole une part de sa splendeur et se pare de sa clarté.

12 août - Coralie a 17 ans. Je la prends dans mes bras et la remercie de son attitude générale et de son caractère qui suscitent toujours le bonheur sous notre toit. De par sa date de naissance elle est lion, de par sa chevelure fauve, bouclée et volumineuse elle est vraiment lion... si l'on ajoute à cela un tempérament passionné et une énergie farouche, son signe astral prend tout son sens. Ce soir entourée de ses amis et chouchoutée par son copain, elle fêtera ce jour. Ce soir je décide d'écrire un livre rapportant toutes ces joies simples qui m'ont offert une nouvelle vie.

Mais, pour l'instant, entonnant l'air des célèbres lavandières, je tasse le linge de mes vacances dans la cuve de la machine. J'ajoute deux doses de savon de Marseille en copeaux et règle le programme sur délicat. A l'intérieur ne tourne que du blanc. Blanc de Chartres soit : sarouel, robe pakistanaise, sous-vêtements, veste en toile type saharienne et tee-shirt coton. Quelques quarante minutes plus tard, quelle n'est pas ma stupéfaction en tirant le linge hors du tambour. mes sous-vêtements, saharienne et tee-shirt sont couverts d'inscriptions irrégulières roses et jaunes fluo. Des lignes parallèlles, des lettres aux jambes démesurées, des points, des tirets sont tracés sur le tissu. Le rose et le jaune ne se mélangent jamais malgré toutes ces arabesques invraisemblables. Après nous être assurés, pour la forme (nous savions déjà que ce n'était pas possible) qu'aucun stabilo, feutre ou autre ne se trouvait dans la machine ou dans les poches, nous demeurons toutes les trois perplexes devant cette découverte. Le reste du linge est intact, exempt de tout dessin.

Très tard, en savourant une pizza calzone, Julie et moi discutons avec vivacité. Certains phénomènes de ces derniers mois sont déconcertants. les paillettes amoncelées dans le pot de porcelaine se comptent par centaines. Mes amis, mes copains, ma famille, mes simples relations ont été, un jour ou l'autre, témoins en direct de ces faits. Puis, au fil des semaines, ils sont devenus spectateurs et pour certains producteurs de paillettes... Cette aventure m'amène à représenter une coquille d'escargot. Le point central de départ est la non-dualité, le non-jugement, la compréhension, le nombre d'or et les centaines d'heures passées dans la nature. En déroulant la spirale, Ouram et moi emboitons le pas à une foule de personnes et d'autres, après nous, nous suivent.

Au restaurant, ma grande fille est attentive et l'histoire la séduit jusqu'au moment où je dois m'acquitter de l'addition. M'attrappant par le bras elle attire mon attention en écarquillant les yeux et en me murmurant :

- Maman ! Regarde, le serveur a des paillettes plein l'avant-bras.

Elle est interloquée. A partir de ce moment, mais pour quelques mois seulement, elle s'éloigne de la scène fantastique. Dorénavant elle préfère suivre les événements d'un peu plus loin... Comme c'est compréhensible...

20 août - Une fois de plus la Vouise nous attire. Nous n'empruntons pas les sentiers irréguliers, aux rides creusées et sèches où, chaque année, les eaux du ciel inscrivent un peu plus profondément leur passage. Nous restons sur le dôme de la colline, véritable socle herbeux de la statue mariale. Sur 360 degrés, nos yeux n'en finissent pas d'enregistrer les nuances de la nature : vert-vert de l'herbe, bleu-vert des arbres, gris-vert des taillis, jaune-vert des bandes cultivées. Une palette, une symphonie de couleurs subtiles que rien ne dénature. Pas de maisons, point de véhicules, aucun pylône ni panneau publicitaire.

C'est dans cet environnement propice que l'arc-en-ciel surgit.

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Etendus à même l'herbe, notre regard est rivé sur ce demi-cercle moiré. il est de très petite taille et ne court pas d'une butte à l'autre. Ses pieds sont enfouis dans d'invraisemblables bottes nuageuses. Il n'est pas debout mais posé, exactement comme un rapporteur que l'on place sur une feuille. Cet arc-en-ciel est couché, à plat sous le ciel.

29 au 30 août - Rêve - 

De mes mains, je caresse le plus parfait cristal de ma collection. En l'observant d'un peu plus près, je m'aperçois que son milieu est étoilé de mille éclats. Je suis attérée et terriblement triste, quand, brusquement je réalise que ce n'est pas une cassure mais une bulle d'eau aux reflets changeants, qui s'est formée au coeur de la pierre. En la roulant dans la paume de la main, elle émet un son très agréable, provoqué par la résonance  de l'eau contre le cristal. Quant à l'aspect extérieur, il est inchangé, lisse et satiné au toucher.

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30 août - Dans l'espoir de dénicher encore quelques paillettes, je saisis mon sac de sport et le vide sur la table de la cuisine. Depuis un bon nombre de jours il est abandonné sur le tapis himalayen. Je secoue les unes après les autres mes sempiternelles affaires de gymnastique. Point de paillettes. Déçue mais pas pour autant convaincue de cette absence manifeste, je persévère, dans la certitude que je vais trouver quelque chose. Une fébrilité et une chaleur croissantes m'envahissent alors que je renouvelle, répète les mêmes gestes à l'envers. Rien ? Je ne veux pas le croire. Je recommence une troisième fois cette inspection têtue et systématique et éclate de joie en repérant, au centre du fond toilé, huit coques lilliputiennes. Huit ammonites fossilisées serrées les unes contre les autres, striées, noires et entières. Je les soulève délicatement à l'aide d'une plume et les glisse dans une bouteille en verre de quelques centimètres de haut. Je suis heureuse. Je demanderai à mon père de les photographier au macro. Il n'est que 22 heures mais, comme toujours, après ce genre d'émotion, je suis terrassée par le sommeil. Laissant tout en vrac, je monte l'échelle meunière après avoir improvisé un mini-bouchon dans l'ouverture du flacon. En ouvrant mon lit, je repère instantanément une neuvième ammonite ronde mais blonde, posée sur mon oreiller... Cette ammonite, exemple parfait du nombre d'or, ou de la corne d'abondance, annonce certainement une évolution de ma situation. Nous revenons depuis peu de Chartres ; pour moi c'est un signe.

Quand je m'endors le rectangle du ciel, au-dessus de ma tête, s'est teinté d'un bleu ardoise intense.

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1er septembre - Je me consacre, des heures durant, à la lecture des offres d'emploi de l'ANPE, des petites annonces épinglées dans les commerces ou imprimées dans les journaux locaux. Pourtant, dès le premier quart d'heure, toutes les propositions affichées sur ces différents supports avaient réduit à néant la possibilité de travailler à nouveau dans l'audiovisuel ou le multimédia. A vrai dire ce n'est pas une surprise... Pendant plus de dix ans notre activité s'est concentrée sur Paris ou Lyon. J'en prends donc mon parti et en profite même pour évacuer quelques regrets amères, toujours coincés dans les tiroirs de mon passé. Je balaye, en quelque sorte les ultimes épisodes susceptibles de perturber l'avenir.

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Deux jours plus tard...


- Allo, Dominique ?
- Bonjour, c'est Isabelle des Editions X à Grenoble.
- Oh, bonjour Isabelle. Vous savez je ...
- Ecoutez, nous avons un congé de maternité jusqu'à fin janvier. Evidemment même si cela n'a rien à voir avec votre métier, qu'en pensez-vous ?
- ...
- Vous savez c'est bien d'avoir un pied dans la boîte.
- Bien sûr Isabelle. Je vous remercie de ne pas m'avoir oubliée. Que dois-je faire ?
- Pouvez-vous venir le 10 ?
- Oui, avec plaisir.

En quelques secondes d'un échange téléphonique essentiel mais terriblement succinct et le cours de ma vie s'oriente vers un horizon tout autre. Je suis enchantée d'intégrer cette entreprise de renom et de qualité qui fêtera bientôt ses 30 ans d'existence. Ouram avait raison. Par contre, je meurs aux initiatives, responsabilités et créations artistiques... Tout un savoir-faire de communication, de relations presse, de rencontres et de voyages tombent dans l'anonymat.

Nous fêtons tout de même cet événement au cidre et en musique. Le lendemain, debout à 5 heures, je prépare le repas de Coralie et rejoins à pied la gare de Voiron. A 8 heures, je franchis le seuil de mon nouvel espace de travail en camouflant une réelle timidité.

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12 septembre - Le sourire ne me quitte pas. Quel bonheur de se rendre au travail, de retrouver des collègues amicales, dynamiques et attentionnées ! Bien qu'ayant des responsabilités différentes nous avons tous un objectif commun : réussir. Julie et Coralie sont fières de moi et leurs câlins sont un baume cicatrisant. Dans ces jours de grâce, je décide de taire la réalité financière. Mon salaire ne me permettra pas de garder notre nid d'aigles. De plus, à la fin du mois, pour les 20 ans de Julie, la CAF me supprime les allocations diverses. Il faut donc, dès à présent, envisager un nouveau déménagement, inéluctable dans un futur proche et réfléchir à un travail parallèle le week-end.

C'est dans cet état d'esprit mitigé, partagée entre la satisfaction d'un présent positif et la crainte d'un avenir tracassant, que je fais la plus inouïe des découvertes !

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Il est 22 heures. Je renverse le contenu de mon sac à main sur le dessus de lit. C'est devenu une manie depuis quelques temps... Aujourd'hui, pendant la pause salutaire du déjeuner, j'ai extirpé de mon portefeuille les photos de mes filles nourrissons, bébés, petites filles et jeunes filles. Les derniers portraits remontent à ces derniers jours car ils ont été pris pour compléter leur dossier scolaire respectif. Tous ces tirages sont entassés dans une pochette de carte bancaire très ordinaire et glissés à l'arrière de mon portefeuille. J'ai fait circuler dans les mains de mes collègues, ces instantanés témoins de l'évolution graduelle de mes enfants. Puis, pressée par le temps, j'ai tout jeté pêle-mêle à l'intérieur du sac avec l'intention de remettre de l'ordre le soir même. Assise en tailleur, au milieu de ces étapes, de ces bornes de temps écoulé, je commente mentalement un rire, une grimace ou un élan fixé sur la pellicule. Les unes après les autres, les petites photos reprennent leur place sous le plastique transparent. Mes filles alternent avec les images dentelées de mes parents, de leur père, de l'Autriche...

C'est au moment d'intercaler l'ultime prise de vue que les doigts de ma main gauche ressentent des grains rugueux et innombrables. Je reste quelques secondes comme suspendue à un point d'interrogation. Immobile, je considère la scène. Une photo dans la main droite, l'enveloppe de la carte bancaire tenue entre le pouce et l'index de la main gauche et ces aspérités rêches, que je frôle des doigts... Je pressens un rebondissement, un autre épisode magique et rare. C'est indéniable. Je sens, intimement, qu'au moment précis où je retournerai ce bout de plastique, rien ne sera comme avant. J'hésite, effleure encore le dessous de la pochette, brûle d'impatience, fais durer le plaisir et craque... Je tourne subitement la pochette et crois rester aphone jusqu'à la fin de mes jours. Aphone et monstrueuse car je suis frappée d'exophtalmie. Au lieu d'être suspendue à un point d'interrogation, je deviens cette interrogation. Ce que je vois m'inonde de questions. Des milliers de paillettes dorées sont agglutinées en épaisseur dans un ordre précis et créent un dessin. Quel dessin ? Je n'en ai pas la moindre idée. Je tripote ce plastique, le regarde de côté, de dessus, à l'endroit, à l'envers, à la lumière vive, rasante, estompée, je ne comprends rien. Où est l'endroit, où est l'envers ? Avec beaucoup d'imagination et parce que le maximum de coups retentit au clocher Saint-Pierre, je devine une vague esquisse de maison, surmontée d'une cheminée et entourée d'un muret. Désarmée par ce mystère, un peu plus épais que les autres je m'endors comme un loir, la chose à la main.

                                                           *

Le lendemain - Un fluet rayon de lumière frapppe le carreau. Il est si mince et si pâle que le jour doit encore être bas. Tant pis ou plutôt tant mieux car, ainsi, j'ai du temps pour examiner le... le quoi exactement ? Contrairement à toute attente, un seul regard me sufit pour en décrypter le tracé secret. C'est un Indien : Un Indien ! Si la voix me revient, car ces deux mots se répercutent sur le lambris de la mansarde, mes yeux semblent définitivement perdus pour la suite... Un Indien ! Une espèce de bouillonnement intérieur, de frémissement aigu, de jouissance de la tête me lancent carrément sur le téléphone.

- Ouram, viens...
- Viens tout de suite, même si tu es en rendez-vous.

                                                           *

En attendant sa venue, l'idée d'avor cet Indien me bouleverse. Je me demande déjà comment j'ai pu vivre sans lui. Sa disparition me semblerait intolérable.

Ouram est là. Il me rejoint dans la béatitude muette. Le coup est rude : nous filons, à une allure insensée pour la deux-chevaux, vers la Vouise. Je prends des photos et reviens rassurée. Des fois que les paillettes repartent au soleil... Comment vais-je garder cela pour moi ? La réponse fuse plus vite que la réflexion. C'est extrêment simple : tout le monde saura et verra. La semaine de travail défile en accéléré. J'ai le courage, tout en ayant conscience du ridicule de la situation, de me rendre à la banque et de questionner le personnel.

- Avez-vous, par hasard, décoré vos pochettes de carte bancaie d'Indiens pailletés ? 

La stupeur polie des employés m'oblige à repasser la porte d'entrée à reculons, avec un sourire de circonstance. Je ris de me voir accomplir cette démarche. La réaction est identique chez le commerçant à qui je commande une photocopie agrandie et en couleur de l'Indien.

- C'est quoi ? Un homme préhistorique ?
- Je ne sais pas encore...
- Ce truc en plastique bleu ne donnera rien même au laser.


Erreur, la reproduction sera très acceptable.
En observant chaque détail de celle-ci je décèle, en bas à gauche, cinq lettres bien nettes mais illisibles. Grâce à un miroir, le mot CROIX, apparaît nettement. Je conserve l'original dans un cadre en pin, qui vient côtoyer celui des paillettes trouvées il y a deux mois jour pour jour. Le lendemain, Coralie me dissuade d'emprisonner cet Indien sous un verre.

- Maman, il était dans ton sac, dans ton portefeuille, dans l'enveloppe plastique, pressé par des tas de photos, pourquoi le protéger ? S'il avait dû s'abîmer ce serait fait.

Elle a raison. A la seconde où nous retirons le sous-verre, une paillette argentée se pose au creux du poignet gauche de l'Indien et se fixe, toute seule, pour toujours...
Je saisis ma grosse loupe et m'installe confortablement pour une inspection en règle de ce personnage sorti de... du... d'où ?

                                                            *

Il mesure six centimètres sur cinq. Il est assis en tailleur, le bras gauche replié et la main appuyée au creux de la taille. Cette dernière supporte une corbeille. De cette corbeille surgissent deux têtes d'animaux : une tortue et un lézard semble-t-il. Le bras droit, également plié, est levé de manière à ce que la main soit à hauteur de l'épaule et tournée vers le ciel. Le visage, incomplet, est de profil. La tête est surmontée d'une coiffe impressionnante mais inachevée. Le torse, les poignets et le haut du bras droit sont ornés de colliers ; celui de la poitrine comporte trois pendentifs évoquant trois personnages. Les pieds sont nus, le personnage entier est nu.

                                                          *

Mon père réalise des agrandissements couleur de cet insolite compagnon. Le résultat est au-dessus de nos espérances. La macro rend au  mieux l'effet scintillant des paillettes dorées. Une splendeur. Sur les tirages qui se succèdent nous repérons, plusieurs fois, des détails supplémentaires. Toute la pochette est étoilée de points brillants.

                                                           *

Ouram court inlassablement les bibliothèques. Sa persévérance nous récompense en levant une partie du voile sur l'identité de cet Indien.

Sa coiffe l'a guidée sur les pas des Incas. C'est un Inca. Nous sommes même gratifiés d'une reproduction ocre de ce personnage sculpté sur une potiche. Un texte de Jacques Soustelle nous éclaire sur les us et coutumes de cet homme.

La sculpture et la peinture classiques et les descriptions espagnoles de l'époque la plus récente montrent l'abondance et la grande variété de bijoux que portaient les hommes et les femmes : bagues, colliers, pectoraux, ornements d'oreilles, bracelets aux poignets et aux chevilles. Le jade, merveilleuse pierre verte que tous les civilisés de l'Amérique moyenne ont adorée, constitue la matière première de ces bijoux. Mais rien n'approche de la fantaisie presque délirante des coiffures, échafaudages composites et multicolores où s'étageaient, sur une armature de bois ou de roseau, des masques d'animaux ou des dieux, des jades, des mosaïques de plumes et de tissus brodés, que surmontaient d'immenses panaches. C'étaient les plumes de quetzal, longues et souples, vertes et comme saupoudrées d'or, qui étaient le plus recherchées. Ces coiffures n'étaient pas seulement des objets de luxe. Elles correspondaient aux rangs et fonctions de ceux qui les portaient, comme on peut l'imaginer en contemplant les dignitaires, prêtres, souverains, guerriers ou dieux représentés par les artistes Mayas sont munis de multiples attributs dont certains sont figurés à de nombreuses reprises. C'est le cas, à l'époque classique, de la barre cérémonielle. Il s'agit certainement d'un insigne de hautes fonctions sacerdotales. L'objet, probablement en bois sculpté, comporte une partie rectiligne qui s'achève de part et d'autre en deux têtes de reptiles ou de dragons fantastiques.


                                                            *

Un an plus tard - octobre 98 - Ouram me presse la main. Cherche-t-il encore à me rassurer des peurs que je n'ai pas, que je n'ai plus ? Les hésitations, les blocages d'autrefois sont un monde ancien. Souriant, la tête renversée, j'avance dans la nuit noire, hypnotisée par les milliers d'étoiles qui s'effleurent. Nous suivons cette petite route, ces méandres sinueux qui longent, contournent ou escaladent les collines alentour. Sans véritables repères au sol, le ciel scintillant révèle sans vraie dimension : coupole disproportionnée, gigantesque au regard de la terre. Sur 360 °, nos yeux courent d'un horizon à l'autre. Le clocher Saint-Pierre a déserté notre paysage. Nous débouchons au lieu-dit l'Orcière. Une ferme et quatre maisons, un abri-bus. Par monts et vallons des chemins de traverse, des champs de maïs et une boîte aux lettres fichée dans ce pré... Une chouette pousse son cri me confirmant que le rêve est réalité.

                                                           * 

De septembre 97 à septembre 98, des épisodes capitaux rythment ma vie. Tout se déroule dans une logique implacable. Si les épreuves supplémentaires, si les événements à caractère matériel ou magique alternent avec une régularité d'horloge, je sais qu'à tout moment je suis à ma juste place.
Très vite le ton est donné. Nous devons quitter impérativement notre nid douillet. N'ayant plus aucun soutien de la CAF et mon salaire étant peu élevé, je ne peux plus m'acquitter du loyer. Les petits travaux parallèles de fin de semaine restent insuffisants. Que faire ? Où aller ? Je cours les agences immobilières, envoie des dossiers de demande de logements sociaux, rencontre les maires de plusieurs communes mais en vain. Aucun organisme, aucune des personnes contactées, ne peut me proposer un logement décent pour 1200 francs par mois. Mes filles s'installent chez leur père, je loue un petit garage en ville et entasse, une fois de plus, tant bien que mal cette énième tranche de vie. En verrouillant la porte de ce local, je ne garde en main que mes affaires de toilette. Je pleure sur cette ultime souffrance mais cela ne dure pas. Mon amie Françoise me recueille, au rez-de-chaussée de sa villa. La porte-fenêtre de ma chambre s'écarte largement sur ses parterres fleuris.
Tout est à sa place. Je suis à ma place. Les aides de la caisse d'allocations masquaient, tout simplement, un manque d'autonomie financière. On me retire la béquille de la convalescence, un leurre dangereux.

                                                            *

Cette période de bouleversements s'encastre, au jour près, entre les 20 ans et les 21 ans de Julie. Pendant longtemps, les fleurs de sa naissance semblent prolonger l'été. Ses dalhias, grosses boules jaunes épanouies et denses, irradient comme des mini-soleils. Tous les anniversaires de mes filles se fêtent dans la joie des réussites scolaires et musicales. Julie entre en maîtrise de lettres classiques et Coralie en première année de médecine. Un bonheur en appelle un autre puisqu'elles habitent maintenant ensemble à quelques centaines de mètres de mon lieu de travail.

Chez mon amie, je profite de ce répit pour réfléchir et constater. La conclusion est nette et cruelle. Actuellement, avec un travail modestement rémunéré, une femme seule ne peut s'assumer. Cette constatation ne perturbe en rien la qualité de mon sommeil et les rêves fantastiques qui en découlent.

                                                          *

Sur la place ombragée de Mornas, des gens se désaltèrent, flânent, discutent, donnent du temps au temps. C'est l'été. Je suis dans cette foule détendue et amicale. Soudain, tous les regards se tournent vers une muraille qui borde et domine cette place publique. J'attends. En haut et à gauche de la falaise, un flot d'or coule lentement et s'élargit sur toute la surface de la pierre. Bientôt une autre cascade, aux eaux bondissantes, jaillit sur la droite du rempart. Plus dorée encore car chaque gouttelette, projetée dans l'espace, accroche la lumière. Le contraste entre la lente coulée d'or à gauche et les tumultueuses eaux blondes à droite génère un spectacle inoubliable.

L'impact de ce court rêve m'apporte une pointe de réconfort supplémentaire. Vraiment l'heure n'est plus au désespoir d'hier !

 

                                                          *

Les faits insolites et merveilleux ne m'abandonnent jamais. Au coeur de la tourmente, je récolte d'innombrables paillettes et découvre même des petites étendues de lait dans la maison. Les photos succèdent aux photos. Un vieux réflexe professionnel... jusqu'au jour où les pellicules, peut-être lasses d'authentifier chaque fait singulier, entrent en lice... Des développements montrent des images extraordinaires : plumes d'Indien, ailes d'ange en surimpression de portraits saisis à l'instantané. Cinq tirages différents qui, une fois assemblés, donnent le sentiment qu'une entité s'est amusée à s'interposer entre le sujet photographié et l'objectif. Pas besoin, ce jour-là, de fixer l'événement, c'est l'événement... Aucune analyse de photographes professionnels ne m'a apporté d'explication. Une seule certitude, les films vierges ont été achetés et développés dans des endroits différents.

                                                          *

Un matin, au réveil, une flammèche immobile et orangée est comme suspendue au-dessus de mon lit. Plus tard, invitée à Nice dans la famille d'Ouram, je parviens à contempler après plusieurs respirations lentes et profondes, un immense triangle mauve évidé, abritant un second triangle plus petit. Ce duo est posé sur la mer, au ras des flots. Les yeux grands ouverts je profite à l'extrême de ce phénomène unique dans mon existence. Semaine après semaine, je raconte, je raconte inlassablement...

                                                         *

Infatigable, Ouram me transmet sa science d'hier, ses connaissances d'aujourd'hui. Les mots conscience, intuition et intelligence scandent ses propos. Nos âmes qui se sont reconnues cherchent à se retrouver de plus en plus souvent. C'est l'union et la complémentarité de nos deux énergies qui déclenchent tous ces phénomènes observés ou vécus depuis un an. Force est de constater, simplement, que nous côtoyons un monde parallèle. Parfois nous le frôlons sans savoir vraiment comment et pourquoi. Est-ce un signe amical de la terre pour nous encourager à développer encore et encore, quoi qu'il en coûte, cette volonté, cette pugnacité à comprendre les êtres et les choses, l'amour universel ?

Je sens que je progresse. Mes pas sont petits mais sûrs. L'âpreté de la situation présente est largement compensée par les bonheurs du jour. Ils sont fidèles au rendez-vous comme les papillons de ce samedi après-midi...