Episodes 1 à 11 ...




Eté 1999 - Le pré est émaillé de perles de rosée. Les hirondelles et les mésanges aux joues blanches accueillent la fête de la musique par des gazouillis légers et confus. L'ossature de ma maison s'élance gracieusement sur un fond de ciel pur, strié par une ligne d'horizon dorée. Son squelette en bois de mélèze n'a rien à envier aux plus fines dentelles de pierre. Assise en tailleur dans les copeaux ambrés et odorants qui jonchent le sol, j'effleure la corde à treize noeuds, la scie à main, le trusquin et étreins le marteau de charpentier. Tous les outils sont là ! Mes doigts brassent un gros tas de clous aux tailles impressionnantes. Mes mains rugueuses, épaisses, aux multiples ampoules, témoignent de la dureté du bois quand il s'agit de le manoeuvrer, de le scier ou de le clouer. En détaillant du regard cette perspective aérienne, défilent dans mes pensées, les trois épisodes mémorables de ces dernières années : - la désespérance et son sentiment pénible d'absence,- la victoire sur la mort par une prise de conscience de situations inadéquates,- la réalisation des désirs les plus profonds par un changement de comportement mis en oeuvre par de nouvelles sources
d'énergie.




Ourami ! Viens vite... J'ai découvert des paillettes ...
- Des paillettes ? Oh ! Il y en a six : comme elles brillent !
- Tu sais, j'allais m'asseoir quand j'ai été attiré par ces petites taches dorées.
- Mais que font-elles là par terre ? Je vais essayer de les faire glisser sur une feuille blanches. Elles sont tellement minuscules !

 

C'était le 12 juillet 1997 à 22 heures dans mon petit appartement. Cette découverte allait conforter une intuition, concrétiser le merveilleux, donner vie à des écrits très antérieurs et à des rêves jusqu'alors incroyables. L'imprévisible allait bouleverser des existences.


Le froid est vif, persistant et plus dévastateur sur moi que sur la campagne environnante. Ce soir-là, comme tant d'autres soirs, je m'endors dans la tourmente de mes pensées agitées. Il y a déjà bien longtemps que mes rêves ne sont plus de blonds soleils qui ruissellent de toutes parts. Réveillée, comme chaque nuit au passage de la petite aiguille sur les heures de ma montre, je me lève, tourne dans la salle de bain et me recouche, vide de l'espoir de me rendormir.
Les yeux tristes, embués des manques et frustrations répétées, j'observe cet homme encore jeune, mon homme, allongé près de moi.

Le visage a perdu ses traits moelleux et réconfortant d'avant. L'expression, dure, semble traduire une bataille intérieure considérable, presque antique. Soudain, sur la gauche du lit, penchée au-dessus de ce corps endormi, je distingue nettement une énorme silhouette noire et phosphorescente en forme d'oeuf. Cette figure angoissante qui se découpe sur le mur de la chambre s'abat soudain sans une hésitation sur le corps abandonné et le tue. Puis contre toute attente, le profil noir se redresse, contourne le lit et se jette violemment sur moi. Si je n'ai pas le temps d'avoir peur, une question surgit instantanément : pourquoi moi ? et surtout tel un flash, l'image désespérée de mes filles qui dorment encore.

Je sens mes bras et mes jambes s'alourdir, la vie m'a abandonnée, je suis paralysée, écrasée sur le matelas devenu inutile, par une force monstrueuse et irrésistible. A cet instant, celui que je croyais mort bondit hors du lit et crie : J'ai fait un cauchemar épouvantable, on me tuait à coups de hache !

Le reste de la nuit, et durant les nuits qui suivront, je ne m'endormirai plus que sous le halo lumineux d'une lampe sécurisante.

 

Les jours pèsent comme le plomb. L'hiver perdure malgré l'apparition des premiers bourgeons. Je ne vois plus l'avenir au-delà de la minute. L'enthousiasme et la joie de vivre qui me caractérisaient se sont effilochées à l'extrême. Je suis usée jusqu'au fond de l'âme. Les désillusions de ces dernières années ont fini par avoir raison de mon énergie légendaire.
Les fils ténus qui me relient encore à la vie se nomment Julie et Coralie. Quant mes filles sont loin de moi, ces liens précaires cassent net et la solitude m'étrangle. Elle m'étrangle si fort que je décide, un matin, de ne plus me lever et d'attendre la fin. Une fièvre spontanée me cloue au lit et m'encourage dans cette résolution. Au bout de ma patience et les pourquoi, comment, quand ne sont plus que des points d'interrogation qui s'amenuisent inexorablement. Quand enfin tout m'indiffère, une étrange sérénité m'inonde. Cette paix salvatrice n'est absolument pas du goût de mes filles.

- Maman, on t'aime, on est avec toi. Vis !

Blottie dans ce nid de tendresse, ce berceau d'amour dessiné par leurs bras, j'ai un sursaut inattendu. J'appelle au secours Jean-Paul. Il y a sept ans déjà qu'il a gommé chez moi tout risque de développer une maladie du sein. Si depuis je ne l'ai pas revu, ces séances de magnétisme sont restées gravées en moi intégralement.


C'était hier...

C'était l'hiver. Depuis quelque temps, mes seins douloureux et enflammés laissaient perler un liquide laiteux. Les radios et examens successifs témoignaient d'une galactorrhée. Des nodules apparaissaient de-ci, de-là. Ayant déjà été opérée du sein gauche, j'étais très attentive et plutôt soucieuse. La réputation de Jean-Paul me conduisit alors chez lui et me confiait à son talent de magnétiseur et à sa connaissance très fine de la psychologie humaine.

 

Deux séances rapprochées me guérissaient de cette inflammation fâcheuse. Mais la troisième allait me permettre, sans que je le soupçonne alors, de créer, des années plus tard, un lien authentique avec l'univers en général et la nature en particulier. Apaisée, car rassurée par la disparition de tous ces symptômes menaçants, je m'allongeais pour cette séance finale dont l'objectif était de me redonner confiance ou plus exactement de me faire prendre conscience des capacités que l'on a en soi.

 

Convaincue d'avoir face à moi un personnage totalement honnête, j'acceptais ses directives, des respirations lentes, profondes, une visualisation du sommet de mon crâne s'ouvrant largement sur l'extérieur. Confiante mais prudente, je soulevais régulièrement une paupière et l'entrevoyais chaque fois de dos. A quelques mètres de moi, il semblait observer par sa porte-fenêtre le chemin bordé d'arbustes. Les mains croisées, bien campé sur ses jambes, il me parlait avec une mesure extrême.

- Vous allez répéter après moi : je demande de l'aide à mon ange.

Interloquée, je me sens incapable à ce moment précis de prononcer, à voix haute, ces quelques mots. Dans l'intimité même de mes prières quotidiennes, je ressens quelquefois une gêne réelle quand je sollicite le ciel. Alors là !

- Je demande de l'aide à mon ange. Répétez !

Je me sens ridicule. Ridicule d'avouer, en public, même si celui-ci est réduit à une seule personne, que je réclame du secours à un esprit céleste. D'ailleurs mon ange gardien et moi ne nous rencontrons que très exceptionnellement !

- Répétez après moi.

Le ton devenu soudain pressant abrège net mes réflexions. Il faut en finir...
Je m'entends alors prononcer, et même articuler clairement cette phrase étonnante. Aussitôt une sorte de vague d'écume blanche s'engouffre par le haut de ma tête et déferle violemment dans tout mon corps. Je suis le jouet de cette lame mousseuse : ballottée, roulée par les flots. Des milliers de cailloux ronds me mettent sans dessus dessous et me nettoient radicalement. Un bien-être incomparable m'envahit. L'onde tumultueuse se retire. J'ouvre les yeux. Mon corps est trempé de sueur... Des gouttes lourdes s'écrasent autour de moi. Je suis seule dans la pièce... Depuis combien de temps ?

Je referme les yeux et goûte ces instants de grâce. Jean-Paul revient. Nos regards se croisent. Je veux lui raconter. Inutile : il sait déjà. Un léger baiser sur mon front ; un sourire doux et six mots plus mystérieux encore que les précédents mettent un point final à mes tourments et à ces séances :

- Bienvenue dans la ronde des initiés.




Sept années se sont écoulées. J'ai une entrevue demain.

Nous sommes demain.

Le petit matin se pare des premières couleurs, des premières senteurs du jour. La nuit s'estompe avec regret en cette saison. Une poussière d'étoiles traîne sa nostalgie. Vêtue d'un gris sans joie, comme mon âme, un manteau trop long, trop lourd sur le dos, j'avance avec peine vers ce rendez-vous. Je pressens déjà que cette réticence augure d'une lutte prochaine. Les couches de tristesse et d'épreuves accumulées en moi sont soudées et figées par la peur. En un instant cette marche laborieuse me révèle mon état physique et mental. Quel choc, quelle vérité !

Le sentier étroit, bordé de haies, de bouquets de bambous et d'églantiers, débouche et s'élargit sur un tertre boisé. Un chalet cossu émerge de cette verdure. Il domine, dans le chant des oiseaux la ville qui s'agite en contrebas. L'effleurement des arbustes sur mon passage me stimule dans la courte montée. Vraiment j'ai été bien inspiré de ne pas prendre ma deux-chevaux ce matin. Jean-Paul attend sur le pas de sa porte. C'est bon d'être accueilli par ce geste délicat. Il supprime les secondes d'appréhension quand, un doigt sur la sonnette, face à une porte fermée, on attend dans l'espace vide, l'estomac noué.

Sept ans après, le même scénario se renouvelle. Les premiers qui, en général, servent de préambule à toute rencontre, sont superflus. Au premier coup d'oeil, il a saisi mon désarroi et ma solitude, compris que cette démarche auprès de lui était la dernière tentative avant le chavirage.

Il faut avouer que n'ayant aucune envie de faire impression, toute ma personne dégage une tristesse ancrée en profondeur.

Accordant mon pas au sien, je le suis, et retrouve ce minuscule bureau identique au souvenir que j'en avais. Lumineux et sobre. Nous nous faisons face. Sur la table en bois clair qui nous sépare, un oiseau dodu en argent ajouré c'est donné l'allure d'un sphinx égyptien. Au mur, le sourire paisible d'un berger nous rappelle que le bonheur nous est donné partout dans la nature. Malgré mon désespoir, je parviens à percevoir ce signe apaisant. Si aucune parole n'a été encore prononcée, l'atmosphère douce du lieu m'a déjà imprégnée d'un sentiment nouveau. Sous des monceaux de poussière compacte, je redécouvre les lettres perdues d'un mot oublié : espoir. Un souffle frais m'effleure. Dans cette pièce à peu près nue, je suis seule avec moi-même : rien pour attirer le regard ou combler un silence. Je suis confrontée à cette femme que je ne reconnais pas et que je connais plus.

A cette minute précise, je ne suis pas la seule à être bouleversée. Jean-Paul, la pupille dilatée par la surprise et l'incrédulité constate la profondeur de mon désespoir. Sa bouche très expressive me trace un sombre bilan : la commissure droite ébauche un rictus tandis que celle de gauche esquisse un sourire pour atténuer ma peine. C'est ce demi sourire, à la Joconde, qui extirpe de mon esprit le souvenir et rassemble soudain les éléments d'un monde ancien, courage, énergie, volonté resurgissent comme par enchantement.

Une fois encore j’ai l’intuition que le talent de cet homme-là n’est pas que le résultat d’études livresques. Il rayonne de bonté, d’intelligence et de compréhension. Tête baissée, les épaules rentrées, bras et jambes serrés, je grelotte dans mon épais manteau. Il attend que j’émette le premier son, que j’ouvre la vanne qui me délivrera. J’expulse enfin un soupir. Telle une plainte, celui-ci enfle et s’étire indéfiniment. J’ai le sentiment d’avoir tout dit, tout avoué, d’être moins accablée. Que la porte de la liberté s’entrouvre ! Encouragée par ce début, je redresse la tête et scrute, à mon tour, le visage de celui qui m’écoute.

Ses yeux d’eau claire m’encouragent à persévérer. C’est presque sans effort que je relate les événements de ces dernières années, le drame d’hier et le naufrage d’aujourd’hui.

En Autriche, Wien m’a vue naître sous des cascades de notes mozartiennes et Voiron, bloqué dans son coffret de  neige, m’a vue mourir gelée. J’ai oublié les dates, c’est si loin !

Jean-Paul n’émet aucune critique, aucun jugement. Il tente de me faire comprendre ce parcours. En retirant progressivement de mes pensées, rancune, agressivité et jugement, je parviens à concevoir que cette tranche de vie est peut-être nécessaire à ma croissance.

Aujourd’hui, je suis démunie de tout : plus de compagnon, plus de toit, plus de travail, aucune perspective, pas de possessions. Peut-être est-ce le meilleur moment pour renaître à la vie ?

Mon âme nue serait-elle disponible pour apprécier ce que rien ni personne ne m’a jamais enlevé : l’amour, la pleine santé de mes enfants, de ceux que j’aime et le spectacle magique et ininterrompu de la nature ? Cette nature qui nous gave de ses bienfaits, qui les renouvelle et les met inconditionnellement à notre disposition. Cette terre, d’une générosité inouïe, a toujours été pour moi un soutien, un refuge. Aurais-je oublié ?

Quand je retourne dans ma mansarde, apaisée par ces réflexions et cette prise de conscience des points positifs, mon cerveau semble ré oxygéné et renaître à la vie. Ces réflexions réconfortantes m’incitent à tremper ma plume dans de l’encre turquoise pour exprimer les rêves et espoirs de… un jour… si seulement.

Dans cette petite chambre pleine de bois, où l’abat-jour rabat la lumière vers mes mains, je suis bien. J’écoute cette musique indienne qui me fait songer aux plaines perdues, aux rivières argentées, à une vie qui aurait pu être la mienne, toute de communion. Le croissant d’or de la lune, les paillettes que sont les étoiles du ciel, toutes ces beautés réelles me transportent près de toi. Instants fugitifs volés pour se retrouver, kaléidoscope magique, splendeur d’une constellation, mystère de l’infini. Temps désiré d’être face à toi, nos visages se croisent, nos souffles s’amenuisent au creux d’une épaule – légers nos baisers s’envolent et dessinent, en ombre chinoise, nos auras. Le tiède velouté de ta peau brune embellit la mienne. On ne dit rien, on ne vit presque rien, mais on s’appartient. Dans tous ces mots, ton prénom trouvera ses lettres et sera le nectar nourricier de mon âme.

Au bout de la quatrième entrevue, me sont revenus enfin en mémoire tous ces éléments essentiels. Peu à peu, l’atmosphère poisseuse dans laquelle je baignais s’est clarifiée. Mon champ de vision, moins rétréci, a repéré, capté puis a réappris à se délecter des petits bonheurs du jour. J’ai refait mes premiers pas dans la lumière et, aujourd’hui, je marche à tâtons vers la connaissance.

En empruntant très tôt ce matin le chemin encore gelé, je constate que l’hiver s’est confortablement installé. D’une semaine à l’autre la neige, cette magicienne, a opéré une substitution : Voiron, l’original, n’est plus. Des hauteurs, on repère parfois des bâtiments caractéristiques et l’impression d’avoir changé de lieu n’est qu’une illusion. Les rares passants que je croise sont emmitouflés dans des longueurs d’écharpe impressionnantes : leurs pas démesurés et leur allure précipitée m’étonnent.

Ferait-il froid  ?

 

 

Je me regarde, moi la frileuse, la grelottante, le glaçon sur pied, la feuille de peuplier ! Moi qui piste, poursuis, talonne le premier rayon de soleil, je ris de cette étole légère qui m'enveloppe les épaules et vole au niveau de la taille avec grâce ! Au rythme d'une marche facile, elle joue avec le vent qui s'y engouffre. Qu'est devenu ce bloc de maux qui m'enfonçait inexorablement dans le sol ? D'où vient ce bel enthousiasme que Julie et Coralie savourent comme une fragrance de jasmin, quel est ce courant chaud, inconnu, qui circule dans mon corps ? D'où proviennent ces nuits de sommeil de plomb ? Il y a tout juste un mois, il ne me restait rien, rien que moi, je croyais que ce n'était rien et j'ai découvert quec'était tout. Maintenant je peux écouter ceux qui m'aiment et ne plus végéter dans mon mal. Je n'oublie pas, mais je comprends et je vis avec mon passé.

 

C'est l'intime complicité entre la musique des mots de Jean-Paul et le langage de la nature qui m'ont extraite de mon ancienne peau. J'ai abandonné un comportement nourri de chimères, de songes, d'ombres, un roman d'illusions pour adopter une attitude plus avisée. Tout trouver en soi ! Je l'ai appris,je l'ai compris. Je peux et je veux le vivre ! C'est décidé, c'est mon dernier rendez-vous !

 

Jour après jour, bain de nature après bain de nature, mon coeur et mon corps orphelins ont été recueillis par les arbres, l'eau, le soleil, l'air pur. Par leurs couleurs, leurs senteurs, chacun à sa manière m'a gorgée de plaisir et d'ondes positives. Le soir, les yeux rivés sur la voûte étoilée, le regard bien au-delà des nues, j'observe en souriant les lumières du ciel. L'étoile du bonheur ne brille pas vraiment pour moi mais je devine, déjà, son ombre chinoise.

Près des rosiers, hérissés de givre, Jean-Paul m'attend. Le crissement de mes souliers dans la neige le tire de sa contemplation.

 

- Déjà là !

A l'aise dans cette atmosphère glacée, il n'a pas ressenti le besoin d'enfiler un pull sur la chemisette. C'est à cette occasion que je constate qu'il a forci... A l'inverse de moi, les années écoulées lui ont été profitables ! Mais peu importe... Très impatiente d'entamer cette ultime séance, je le précède jusqu'à la porte de son cabinet et lui tends son livre :

 

- Tenez ! Je vous rends votre précieux ouvrage. Quelle revigorante bouffée d'oxygène, quelle belle promesse de bonheur ! Page après page, j'y ai puisé optimisme et réconfort. Mais, à mon avis, cette aventure fabuleuse n'est réservée qu'à une élite éclairée. Bien que je ne me sente absolument pas concernée par un tel destin, ce Un pont vers l'infini reste gravé dans ma mémoire.

(silence)

- Alors pourquoi renoncer à rencontrer l'âme soeur ou à trouver un travail dans lequel vous vous épanouiriez en étant vous-même ?

- Je me suis trompée par deux fois.

- En êtes-vous certaine ? Toutes ces années n'ont-elles pas été riches d'enseignements ? Ne vous amènent-elles pas, aujourd'hui, à vous poser les bonnes questions et à comprendre comment vous fonctionnez ? Je ne suis pas d'accord avec vous. Vous avez suivi, deux fois, votre destinée afin de mieux cerner votre présent. C'est sur l'expérience acquise que vous pouvez davantage affiner votre futur proche et aussi apurer vos futures vies...

 

(silence)

 

- C'est peut-être vrai mais très pénible... Manquant d'honnêteté envers moi-même j'ai volontairement occulté les difficultés de toutes sortes, et en particulier les problèmes financiers, liés à notre métier de réalisateurs de multivisions, pour flotter dans un confort fictif. A force de repousser l'heure de vérité, mon avenir a failli devenir hier !

 

- Pendant ces dix années, vous avez toujours eu espoir que votre talent soit, non seulement reconnu, mais normalement rémunéré. Les artistes sont rarement de bons financiers, les exemples pullulent.

 

(je pense)

 

Il est exclu, dorénavant, que je me leurre davantage. Les contes de fées ne s'immisceront plus dans mon quotidien. L'onde voluptueuse qu'ils engendraient est captée, circonscrite mais pas morte... Doigts écartés, pouces en contact, les mains posées à plat sur la table, Jean-Paul décode les secrets de mon silence.
Détachée de ce passé douloureux, je palpe mes cicatrices. Elles sont à peine sensibles.

 

- Jean-Paul ! Merci d'avoir trouvé les mots justes, les mots simples, d'avoir repéré puis défait, un à un, tous les noeuds de cet écheveau. Merci de n'avoir émis aucun jugement mais d'avoir parlé d'expériences, d'étapes, de compréhension. Je me sens plus intelligente, plus forte et rassérénée. Tout trouver en soi... votre leitmotiv... C'est possible, vous aviez raison. Mais pour cela il a fallu, dès le départ, être humble, admettre mes faiblesses, mon errance. Comme c'est dur de mettre un genou à terre ! Comme c'est dur !

 

- Dominique , je n'ai fait que ranimer la flamme en vous donnant certains moyens mais, surtout, en vous expliquant. On doit toujours, toujours passer par la compréhension, l'intelligence. Maintenant c'est vous seule qui allez réfléchir à votre avenir. Quel que soit celui-ci, vous aborderez les difficultés, les douleurs, les peurs dans un tout autre état d'esprit.

 

Sans doute. Mes larmes se sont taries et j'ai retrouvé une énergie incroyable.

- Vous n'avez plus besoin de moi.

Dans un élan de reconnaissance, je croise les poignets et pose mes mains sur les siennes. Pourquoi ? Je n'ai jamais rien fait de semblable auparavant ! Ce geste singulier me déconcerte car je l'ai fait très naturellement.

A cette seconde nos destins vont basculer dans l'inconcevable. Ce contact fugitif ne dure que le temps d'un sourire. C'est dans cet espace restreint que déboule la vague blanche. Des orteils à la pointe des cheveux, elle est montée inexorablement en laissant, sur son passage, la trace lumineuse de l'écume. Quand cette onde arrive au terme de sa course, elle explose dans ma tête en mille paillettes... Ce que j'ignore c'est que le même phénomène se produit, simultanément chez Jean-Paul. Une émotion indéfinissable nous unit involontairement. Nos mains se scellent dans la stupeur d'un regard échangé. Je suis abasourdie par cette sensation totalement imprévue jaillie de nulle part. Tête baissée, épaules rentrées, ce n'est plus moi qui pars en voyage intérieur. Je perçois un vague murmure :

- Le signe ! Elle a fait le signe. Ca devait arriver un jour. Pourquoi elle ?

Je n'apprendrai rien de plus. D'ailleurs je suis déjà sur le pas de la porte réprimant, au mieux, un étrange désir : celui de suspendre le temps. Encore ému, Jean-Paul reprend la parole :

- Puisque vous êtes passionnée de nature je peux, au printemps, vous faire faire une promenade énergétique. C'est un des avantages de cette ville : mains tendues on embrasse le ciel, collines et forêts.

- Pourquoi pas ! Je suis loin de connaître tous les mystères de la nature.

La vie n'a pas abandonné ma vie. Je me dois de la remettre sur pied énergiquement, dans la confiance du lendemain. Vis-à-vis de mon ange, je n'ai plus le sourire ironique de naguère quand je me sens, comme aujourd'hui, épaulée et accompagnée. Il n'est pas loin, je sentirais presque ses ailes dans mon dos.


Mon courage renaît de ses cendres. Enfin ! C'est indispensable pour dresser le bilan... Dans le déballage de mon passé, mes mains ne brassent que des urgences à régler. Dans la reconstruction de mon futur elles ne rassemblent que des priorités ! Pourtant sous cette avalanche de problèmes à résoudre, je reste calme, sans appréhension. Les masques sont tombés.

En équilibre sur la frontière invisible qui sépare la blanche lumière de sa noire jumelle l'ombre, j'ai le choix de m'élancer ou de sombrer. Comment s'y prendre quand on fait ses premiers pas et que titubant encore, on doit franchir le désert, par où, par quoi commencer quand on repart de zéro avec une sacoche bourrée de vide en bandoulière ? Comment avoir le vital, quand celui-ci s'échappe sans cesse et semble s'acharner à rattraper la ligne d'horizon ? Où se cachent les fameuses bottes de sept lieues, la baguette magique, le Prince Vaillant ?

Pourtant, je trouve mieux encore que tout cela : la conviction que l'énergie universelle va m'aider, nous aider. Je suis active, dans la confiance absolue, et patiente. C'est facile et bon de patienter quand on n'attend rien... quand on attend tout...

Tant bien que mal, je mène deux vies de front. Des cendres tièdes de l'une émergent la jeunesse et la fraîcheur de l'autre. En ce mois de mars, mon mari et moi devons tenir nos derniers engagements professionnels. Nous sommes bouleversés par les contradictions que nous vivons : nos multivisions sont appréciées, reconnues par les professionnels, encensées par la presse "La passion, le perfectionnisme qui jaillissent de ces oeuvres, sont dus à l'implication remarquable des auteurs. Esthètes, poètes de l'image, ils ont su transcender leurs connaissances pour tracer tout en délicatesse ces portraits vivants...". Et nous déposons le bilan. C'est terrible ! Sollicités, par une prestigieuse maison d'édition, pour réaliser un cédérom à l'occasion du centenaire de la naissance de Sidney Bechet, nous avons vu notre contrat rompu, pour d'obscures raisons, et notre entreprise couler. Dans ma tête, j'ai du mal à cloisonner. Deux spectacles à présenter avant... avant quoi au juste ? Que vais-je décider, que va-t-il se passer dans le futur proche ?

Allevard nous attend avec son millier de spectateurs impatients. Quelle épreuve pour nous de refaire, pour la centième fois, ces gestes coutumiers : préparer, charger, installer le matériel de projection. Nous pressentons la fin inéluctable de cette activité commune et cela nous angoisse. C'est plus de dix ans de travail en couple, avec ses difficultés et ses grands bonheurs, qui disparaissent de notre avenir. Je croule sous une chape de tristesse. J'ai besoin d'air. C'est la dernière fois que nous présentons ce titre au public, et j'aimerais que Jean-Paul soit là et en bénéficie. Le besoin impérieux d'air se transforme en nécessité brûlante de l'appeler. L'unique unité de ma carte téléphonique est amplement suffisante pour le lui expliquer. Je comprends alors qu'il en a également le désir.
Quelle surprise le soir, quand il se présente à l'entrée de la salle ! J'accueille un homme bien différent de celui que je connaissais jusqu'alors. Ses yeux rieurs me donnent autant d'explications que ses mots.

- Et oui ! Madame, depuis notre dernière rencontre j'ai perdu vingt kilos et plus aucune cigarette n'a d'emprise sur moi. Terminé, envolé naturellement, sans effort ni regret quelconque, du jour au lendemain.

En sourdine se manifeste une certitude incroyable : il l'a fait pour moi. S'il ne peut réduire la différence d'âge, il a la capacité de transformer sa silhouette et d'améliorer son hygiène de vie. Serait-il en train de me rejoindre au pays où l'assiette de légumes, de céréales et de fruits est reine ? Où l'orange pressée, la tisane et l'eau supplantent l'alcool ?

Mais c'est l'heure ! Sur un texte de Jacques Lacarrière, la voix grave de Michael Lonsdale, remplit l'atmosphère. La projection débute dans un silence attentif. Ce mur d'images dépeint la tradition bouddhiste dans les pays himalayens. Que d'années de voyages, d'aventures et de labeur passionné pour être là, ce soir, et participer impuissante à l'agonie de notre métier de réalisateurs.



Après chaque changement de panier de diapositives, je rejoins Jean-Paul dans la travée. Lui ayant confié manteau et sacs, je le surprends souvent, le visage enfoui dans mon vêtement, respirant avec force le parfum qui s'en dégage... Si, dans ses inspirations, il dérobe ma senteur vanillée et s'en imprègne, je sais déjà qu'à chacune de ses expirations, il enrobe toutes les fibres de tissu d'une tendresse affectueuse.

Les lumières se rallument quand les applaudissements déclinent. Très vite, en quelques mots choisis, Jean-Paul m'explique inopinément que toute personne est entourée d'une aura. Plusieurs respirations profondes et une concentration guidée me permettent, à ma grande stupéfaction lorsque je m'y essaie, d'entrevoir nettement ces halos lumineux encerclant plusieurs spectateurs. Malheureusement, je n'ai guère le temps de savourer cette découverte, et de comparer les différentes auréoles lumineuses, car ces derniers, encore dans leur émotion intime, me cherchent et me pressent de questions. C'est l'habitude et c'est mon plaisir. Pendant ces échanges enthousiastes, ma flamme se ranime et ma passion est communicative.

Il est tard quand je m'aperçois que Jean-Paul est parti. A-t-il bien entendu qu'il doit venir, demain, à St Egrève pour l'ultime représentation ?
Il fait encore lus nuit quand, vainement, je traque le Dieu des Songes. Décidément, Morphée, ce fils de la nuit, ne sera jamais pour moi fils du sommeil.

Le lendemain, une autre ville nous reçoit. Le coeur dans un étau, nous saluons nos derniers spectateurs. il fait froid ce soir et, chaque nouveau venu, pointe un nez congestionné. Qui peut se douter, à part nos collègues, que cette séance sonne le glas de notre entreprise ?

Jean-Paul apparaît en même temps que les premières images des contreforts de l'Himalaya. Cette projection reste le nectar, l'essence suprême de notre métier de réalisateurs. Une trilogie retraçant un siècle d'aventures himalayennes à travers trois personnages hors du commun : Alexandra David-Neel, Maurice Herzog et Pierre Béghin.

L'émotion est à son comble quand les lumières se rallument. Jean-Paul, le visage baigné de larmes, me serre les mains. Sans mot prononcé, je devine qu'il a mesuré, non seulement l'investissement, l'énergie, la passion que nous avons mis dans cette fresque, mais aussi les sacrifices consentis. Comme nous, il espère le miracle, le retournement de situation financière. Après tout, la sortie prochaine de notre cédérom n'est-elle pas promise à un solide avenir ?

Après de longs et sympathiques échanges, l'assistance s'est dispersée en abandonnant des effluves de parfums mêlés. Quand nous regagnons notre maison, nous en sommes toujours imprégnés comme s'il fallait consolider les futurs souvenirs. La nuit ne sera pas assez courte pour une insomniaque invétérée. Les pensées qui s'attardent, dans ces heures-là, sont rarement positives.

Le lendemain, en relevant le courrier, une écriture inconnue détonne et polarise mon attention.

Hier au soir, dans tes yeux, j'ai vu ces désespoirs, ces colères, ces flammes. Hier au soir, dans tes yeux, j'ai lu toutes ces mères qui offrent, qui donnent, qui portent la vie. Hier au soir, dans ta main qui serre, j'ai senti ces coeurs qui aspirent à la vie. Hier au soir, dans tes yeux, j'ai vu ces femmes, ces mères, ces coeurs silencieux et, dans mon regard noyé de larmes, désespéré de mots, j'ai lutté en vain contre le chagrin. Ce matin, du ciel, toutes ces âmes réunies me soufflent, te soufflent, je suis la vie et si je donne la vie, espère en la vie. Etrange, étrange, le texte fini, de l'azur limpide une goutte d'eau, sur ma main glisse. Tout ceci s'écrit de l'infini.


1er avril !

Ce n'est pas un poisson facétieux que je dessine, mais des listes de mots et des colonnes de chiffres. Ils donnent à ma feuille un aspect sévère. Je les classe, implacablement, par ordre hiérarchique. Cette page de comptable scrupuleux ne me ralliera pas, aujourd'hui, aux fous rires traditionnels. J'ai le vertige, que c'est gris ! Dans un contexte pareil, le graphite est particulièrement terne et morose : séparation, coût d'un divorce, recherche d'un emploi, quête d'un logement, mutuelle, assistante sociale, évaluation des dépenses...
Tous ces grands thèmes recencés, débarquent alors les chapitres et les sous-chapitres. Une vraie bible flanquée de son glossaire. Je rajoute, dans les interlignes, des consignes supplémentaires : priorité à Julie et Coralie, acceptation de la solitude, sourire, sourire, sourire... Aurai-je l'étoffe d'un chef pour orchestrer cet ensemble de données ?

En étudiant, plus en détail, ce programme austère, je cherche des débuts de solution et déniche, à ma grande surprise, quelques points positifs !
ENFIN!
Je sens, brusquement, un ruban de soleil m'envelopper les épaules, couler le long de mon bras et s'enrouler en spirale autour de mon crayon. Sous l'effet de ce rayon salvateur, les mots apprivoisés, sont porteurs d'espérance. Certrains s'illuminent et revêtent un tout autre aspect : CV intéressant, carnet d'adresses précieux, possibilité de contrats modestes avec l'Education Nationale ou la Chambre de Commerce...

Je constate, également, que je suis armée psychologiquement. Claire dans ma tête, je garderai le cap, quoi qu'il arrive. Aucun rapport de force ne s'instaurera, même si je ploie sous le dénigrement, les critiques, les conseils : Ah ! Si j'étais à ta place, moi je... Il y a belle lurette que j'ai tout analysé, décortiqué. Je n'ai plus rien à dire à ceux qui n'ont rien vécu de semblable.

Mes filles sont presque autonomes. Julie termine sa seconde année de lettres sup. et Coralie passe en terminale S. Vraiment ce serait extravagant de me plaindre ou de me lamenter. La nouvelle chute de niveau de vie qui s'annonce sera tout à fait supportable si je me fixe des échéances, si je reste exigeante avec moi-même et si je compense les efforts par de menus plaisirs gratuits : la marche, la musique, l'étude approfondie d'un sujet quelconque. J'inclus également la prière. D'aussi loin que je me souvienne, je priais avec mes parents, ma famille proche. Alors que l'on imagine souvent une corvée redoutable, c'était un plaisir partagé.

Mais...


Mais c'est la nature qui me ressourcera et m'inspirera le plus. Que de remerciements ai-je pu adresser aux rivières, aux arbres, aux fleurs, à la frêle brindille ballottée par le vent. Combien de fois me suis-je glissée dans la peau de l'Indien, le jalousant de n'avoir pour limites que les confins de la nature ? Accord parfait et respect mutuel de l'un vis-à-vis de l'autre. Après avoir relu l'ouvrage intitulé Ishi, l'histoire unique de cet Indien rescapé des massacres, je ne me vante plus d'appartenir à la race dite civilisée, grande meurtrière de cette symbiose naturelle.

Quoi qu'il en soit, les épreuves qui jalonneront mon futur témoigneront d'un deuil qui s'éloigne. Avec une logique impeccable, les processus de fin et de renaissance s'enclenchent : licenciement, dépôt de bilan de notre société, séparation physique d'avec mon mari, intervention de l'assistance sociale, ASSEDIC, ANPE... Les événements importants se bousculent dans des journées trop courtes.


Contre toute attente, un miracle tombe du ciel par l'intermédiaire du facteur. Bernard, celui que je surnomme Etoile, m'envoie le nécessaire pour entamer le parcours dans ce désert aride. Les brûlures des premiers pas me seront épargnées. Si, dans mes mains, ce chèque me procure ce que l'on appelle l'ivresse des grands crus, il me renvoie surtout l'image d'une tendre et sincère amitié. Pas de décalage entre ce qu'il m'a dit être, ce qu'il pensait faire et ce qu'il accomplit réellement.

A peine remise de cette délicieuse émotion, deux surprises m'attendent. Deux autres coeurs, pleins de compassion, décident de battre, ponctuellement, au rythme du mien et de mes préoccupations. Mon cousin Marc et Christian, le père de Julie et de Coralie, m'insufflent l'énergie nécessaire pour passer concrètement aux actes.

Le lendemain, dès l'aube, je piétine devant le cabinet immobilier. Une unique annonce dans une seule agence m'a séduite. Quatre lignes sibyllines ont suffi pour que j'imagine ce qui est suggéré : trois pièces claires sous les toits, mezzanine, poutres apparentes, 50m2, calme et verdure. Le temps pour l'employé de renfiler immédiatement le pardessus qu'il venait de suspendre à la patère, et me voici explorant notre future habitation.

Quelques heures plus tard, après une suite rocambolesque de démarches pour réunir les papiers et l'argent indispensables, Julie et Coralie empochent trousseau de clés et bail dans une euphorie totale. Les projets fusent et s'entrechoquent. René et Charlette, qui se sont portés caution pour moi, exultent. Chers amis !

Jour après jour, nous emballons et tassons les piles de cartons dans la fidèle deux-chevaux. Notre nid d'aigle se remplit rapidement. Xavier, Maxime, Gérard, Romain et Jean-Luc, tous copains proches, nous prêtent inconditionnellement leurs bras. Les autres, indisponibles, nous abreuvent de messages encourageants. Les meubles de famille sont abandonnés faute de place. Quelle prouesse pour caser le reste ! Tout est calculé au millimètre. Coralie prend des fous rires sans fin quand il s'agit d'aménager la minuscule salle de bain. Trois bins de muguets fêtent cette installation.

Ici, tout est chaud, rond, intime, esthétique. Nos coeurs se délassent puis se prélassent dans un bien-être moelleux. Les jeunes poussent de mes bonsaïs nous avisent que le printemps est là. Mes yeux portent une infinie attention au paysage renouvelé. Tout est naissance chez nous et renaissance alentour. Les arbres effleurent les fenêtres, les oiseaux s'égosillent : leur chant matinal est toujours un remerciement au jour qui se lève et à l'univers. Comment ne pas être plein d'entrain après une telle régénération ?

Chacune a posé ses trésors et s'en délecte. Les miens sont réunis sur l'étagère naturelle du mur. Deux spots attisent leur éclat... Je savoure ces incursions dans le monde fantastique des minéraux. Les pierres louent, en forme et en couleur, les grâces de la terre. Certaines sont moirées de mauve, d'autres sont éclaboussées d'étincelles de feu, d'autres encore sont transparentes et pures comme des gouttes de pluie. Elles paraissent animées par la magnificence de leurs reflets. Je les caresse avec une volupté, une satisfaction presque sensuelle... Il paraît que les esprits sont sculptés par les lieux, les atmosphères. Par exemple, la musique que nous inscrivons dans les murs s'insinue en nous comme un parfum. Nous sommes heureuses. Impossible de relater toutes les étreintes, les baisers, les éclats de rire que nous partageons. C'est un nouvel air que nous respirons, un gaz rare chargé d'amour qui nous purifie et nous guérit. C'est promis : nous nous attacherons à préserver cette sphère.

 

1er mai - Date officielle de la fête du muguet et jour de liesse chez les commerçants, au même titre que celui de la fête des mères, des pères, des grands-mères et pourquoi pas, dans un proche avenir, celle des chiens et des chats. Lucratif ne rime décidément pas avec romantisme. J'ai soudain très envie d'arpenter les sous-bois et de cueillir précautionneusement quelques brins de muguet. Poussant sur leur terre d'origine, ils ont la particularité d'être beaucoup plus robustes et odorants que travaillés en serre. Ayant résisté aux frimas de l'hiver, feuilles et clochettes sont altières et vigoureuses. Cette pensée m'apporte, en écho, un vague souvenir, une suggestion encore proche.

- Puisque vous êtes férue de nature je peux, au printemps, vous faire faire une promenade énergétique.

A l'époque, cette proposition m'avait revigorée car elle marquait un projet possible, même modeste, dans un avenir opaque.

- Pourquoi pas !

Ces dernières semaines, j'ai pris du temps au temps pour connaître mon "moi" et surtout mon âme. Pouvait-il en être autrement ? Maintenant l'heure d'apprendre carillonne comme autrefois. Le pointde départ me semble tout désigné, collines et forêts.

Un simple appel et nous sommes là, tous les deux. Comme c'est étrange de côtoyer Jean-Paul dans ce contexte, ô combien différent !
Cet épisode supplémentaire, sans doute programmé dans l'espace depuis la nuit des temps, nous trouble en secret. Passagère trop silencieuse près d'un conducteur trop volubile, nous sommes persuadés dès la première minute que la rencontre de nos esprits s'est déjà faite avant la rencontre de nos êtres. Plusieurs virages nous entraînent hors de l'agglomération. La voiture se gare en lisière de bois. Que vais-je découvrir ? Quelle sorte de lumière va s'allumer dans mon cerveau ? Je bous d'impatience et de curiosité.

Un claquement de porte et Jean-Paul me questionne aussitôt :

- Connaissez-vous le principe des mémoires, des mémoires superposées et accumulées en nous depuis des millénaires ?

Interloquée, je bafouille :

- A dire vrai, non. Jusqu'à présent ce thème n'était pas franchement un sujet de préoccupation...

Mon mentor reprend :

- A ses débuts l'homme ne vivait et ne survivait que grâce à ses instincts : chasse, pêche, cueillette des plantes nutritives ou médicinales, ses intuitions et même ses prémonitions. Petit à petit, il a évoluté, s'est organisé. Cultivant la terre et par là-même, prévenant les famines, il a pu bénéficier de temps libre pour d'autres occupations. Sa survie n'était plus l'unique objet de ses pensées. Son cerveau calculateur s'est mis en marche et au fil des siècles, ce cerveau s'est développé et a pris le pas sur le cerveau intuitif et instinctif. En somme l'aventure s'est effacée au profit de la certitude. De nos jours, la partie intuitive ou instinctive de notre personne est totalement sous-employée. Il faut la réactiver en jouant avec. Par exemple, chercher des objets cachés dans une pièce, dans un jardin etc... Votre esprit, votre corps n'ont rien oublié. Maintenant, vous allez faire appel à l'une de ces mémoires archaïques. Fermez les yeux et marchez sur cette route que vous ne connaissez pas. Ayez confiance dans vos pieds. Ils sauront, d'instinct, vous guider et éviter les pièges des bosses ou des trous. Je vous en prie, ne laissez aucune place au doute. Allez-y.

Evidemment, je ne m'attendais pas à cet exercice. Je sens derrière cette requête la volonté du thérapeute de vouloir consolider, encore et encore, cette confiance en moi. Avisant les bottines que je porte aujourd'hui, j'évalue les risques d'une entorse sur cette route bucolique. Je me prends d'amitié et de compassion pour ces deux pieds aveugles à qui l'on demande, très naturellement, de déchiffrer la route tout seuls !

- Ne réfléchissez pas, fermez les yeux et avancez.

Pour ce qui est de fermer les yeux, je ne tergiverse pas. J'adore cela. Mais à partir de quand vais-je douter, donc trébucher ?
Pourtant les pas s'additionnent les uns aux autres. Je perçois nettement les irrégularités du terrain. Peu à peu, je perds l'appréhension et progresse presque normalement. Cette capacité me fait sourire de plaisir et m'emplit de bonheur.

- Dominique, ouvrez les yeux et retournez-vous.

- M'éclipsant promptement de cet état douillet, je constate que certains éléments du paysage se sont modifiés. Incroyable,j'ai, à l'évidence, parcouru près d'un kilomètre. Paradoxalement, c'est en fermant les yeux que j'ai été très réceptive à cette nature. Respirant, engrangeant et ressentant des vibrations méconnues jusqu'à ce jour. Cette expérience libère des oubliettes un second mot : confiance. L'ajoutant au premier - espoir - je suis très fière de ce tandem réssuscité. Je ne devine pas encore combien il me sera précieux plus tard.

Tout en cheminant, nous prolongeons le cours.

- Comment repérer, par exemple, des noeuds Hartmann dans cette campagne ?

- Je n'en sais rien car je ne connais pas la signification de ces mots.

- Sous la peau terrestre, circulent des ondes électromagnétiques. A chaque croisement, la force électrique décuplée perturbe l'espace ainsi que la croissance du végétal ou le bien-être des humains.
Les indices nous sont donnés par l'observation, à l'oeil nu, de la structure des arbres, de la réussite des cultures ou du comportement des animaux. Par l'utilisation des baguettes de sourcier ou par l'analyse des lieux d'implantation des fermes et bâtisses construites par les Anciens. Ces derniers , pleins de bon-sens, n'érigeaient pas des murs d'habitation au hasard. Ils prenaient en compte l'examen des courants telluriques du sol et du sous-sol. Un autre jour je vous apprendrai...

Très surprise par ce langage, je suis étonnée de constater la véracité de ces dires en faisant moi-même l'expérience. Dans une zone, particulièrement perturbée, arbres ayant reçu la foudre et végétation manifestement malade, assise en tailleur à même le sol, je ressens un léger malaise, une gêne respiratoire.