Episodes 19 à 20...

Il m'en faudrait un soupçon, aujourd'hui même, car j'ai rendez-vous avec Isabelle. La distance entre elle et moi s'amenuise d'heure en heure au même rythme que mon courage. Une pointe de fragilité me perturbe. En franchissant la porte de son lieu de travail, je fais de gros efforts pour garder confiance en moi. Une vieille peur s'accroche à mes pas, prête à resurgir au moindre signe de faiblesse.

Isabelle, telle que  je l'imaginais, m'encourage beaucoup, me transmet une partie de son carnet d'adresses et me sourit franchement en me raccompagnant. Je repars, insatisfaite : la vieille peur a réussi à s'insinuer pendant l'entretien. Sur la route du retour, un torrent de larmes s'échappe de mes yeux. Pour la première fois de mon existence, je suis jalouse. Je suis jalouse de toutes ces jeunes femmes souriantes qui ont, sans doute, leurs propres inquiétudes mais qui reçoivent un salaire chaque fin de mois. Je travaille depuis l'âge de dix-huit ans et après tant d'assiduité, d'initiatives et de responsabilités, je n'ai plus rien. Pour couvrir mes besoins vitaux, je dois mener plusieurs activités de front, plusieurs petits travaux mineurs. Je réalise que cette multitude d'emplois m'épuise... Je garde des personnes âgées la nuit, je surveille des concours, des examens pour la Chambre de Commerce et le Rectorat, etc...

Je me ressaisis et, sur l'autoroute, je réfléchis à mon cheminement intérieur. C'est une tout autre richesse. Evidemment, pas de celle qui pourrait m'offrir le plaisir de consommer, de dépenser, de voyager, mais celle qui me propose d'élever mon esprit à une compréhension plus juste du fonctionnement de l'être humain. Une richesse définitive, compagne indissociable de ma vie présente et future. J'ai effacé les notions de jugement, de dualité et rien que pour ce résultat, je ne regrette pas. Si je travaille beaucoup pour des rémunérations de misère, j'ai également la faculté de m'adapter à toutes les situations. Et quelles compensations, dans les moments de liberté, que de pouvoir approcher d'aussi près la nature, étudier tous ces ouvrages d'initiés, de compagnons, d'ascètes, d'aventuriers de l'esprit qui s'ingénient à mettre en oeuvre "le réseau de solidarité qui existe entre l'être humain et le grand univers".

En traversant Voiron, mon optimisme a supplanté cette défaillance passagère. Mon cartable, gonflé par les adresses d'Isabelle, parachève ma remontée. Mais tout de même, je donnerais cher pour une place, même modeste dans cette entreprise. Je désire ardemment retrouver une activité dans le domaine culturel : c'est essentiel dans ma recherche actuelle. Cependant la réalité est bien là : je ne trouverai pas d'équivalent à ce que j'ai vécu professionnellement auparavant. Il me faut dire adieu à la créativité... Mais je suis patiente et au bout de ma patience il y a encore de la patience. Le miracle peut survenir un jour ou l'autre, je l'espère.

*

Nous voici en juillet. J'aime ce mois. Je l'attends toute l'année avec une fébrilité croissante et l'accueille cette nuit avec des mots de bienvenue et de reconnaissance. Je vais me frotter au soleil généreux avec une délectation exquise. A cette période de l'année, l'air saturé des arômes de fleurs s'infiltre en nous et nous imprègne de parfums sucrés et épanouis. Ces rubans odorants sont d'une sensualité si douce quand ils nous enveloppent délicatement...

Consciencieusement, je range sur le dessus de mon courrier les précieuses adresses. Une partie de celles-ci est archivée avec mon passé car je retrouve listés d'anciens partenaires, sponsors ou collègues de travail. La page est tournée et, avec elle, les alors, raconte...
Le vélux grand ouvert, je m'étends sous le carré de lune et m'amuse à vérifier que les étoiles sont bien en place. Quelques tuiles cliquettent sous les pas feutrés du chat de gouttière. Il miaule, passe la tête, glisse une patte et finit par tomber sur mon lit. Cette corbeille moelleuse et improvisée semble lui convenir puisqu'il ronronne et creuse sa place en perspective d'une bonne nuit. Epuisée par les émotions de la journée, je n'ai pas la force de le renvoyer sur son toit. En éteignant la lumière je songe que demain j'en soufflerai quarante-six.Quarante-six petites lumières vacillantes, accrochées aux bougies du gâteau d'anniversaire. Je m'endors dans un ballet de flammes menues et scintillantes.

*

Si j'étais un charpentier, si tu t'appelais Marie, voudrais-tu alors m'épouser et porter notre enfant ? Ma maison ne serait pas le palais d'un grand roi, je l'aurai construite pour toi, seul avec mes mains.

Lentement mais amplement, cette mélodie s'infiltre dans mon sommeil et finit par me libérer de la nuit. Ce couplet est très présent dans ma tête et je ne peux m'en délivrer. Marie ! Il y a loin déjà que quelques amis ont permuté mes prénoms de naissance et m'appellent ainsi, Marie ! Comme j'aimerais être cette Marie, muse indéfectible d'un charpentier mélomane. Mais le battant du clocher échappe sèchement sept coups et me ramène à l'instant présent. Hum ! C'est si bon de s'étirer, de bondir hors du lit et de saluer le soleil. C'est la belle et grande forme. Mes doigts disciplinent des épis rebelles et la douche fraîche me réveille complètement. Aucun maquillage, hormis cette sempiternelle ligne de khôl que je trace tout au bord des paupières. Me voici prête à accueillir mes quarante-six ans. Déjà, seulement... L'espérance du bonheur me tourmente en douceur.

8 juillet !
En me remémorant les événements qui se sont succédés depuis cette date, mon rythme cardiaque s'accélère instantanément. L'émotion intacte est presque trop vive. Le désir fou d'écrire et de faire partager, dans un récit strict et véridique, cet émoi, provoque une bousculade insensée de mes souvenirs. Les idées se concentrent dans mon esprit, et les mots s'agglutinent impatiemment à la pointe de mon crayon. L'aventure est tellement incroyable, tellement merveilleuse, tellement magique, sans jamais avoir été imaginée ni soupçonnée auparavant. Tout commence ou plutôt s'amplifie, avec une lettre d'Ouram découverte ce 8 juillet dans ma boîte. Modeste feuillet vert, griffé de mots au crayon de papier. En l'ouvrant, la spontanéité de l'écriture me touche intimement. Calée contre un rayon de soleil, je ralentis ma lecture, goûte l'absorption de chaque mot, ralentis encore et me délecte de ce fruit.

Voici 46 ans, la terre a cueilli un fruit plein de douceur. Dans cette pomme d'amour, la bonté, la beauté, laissent couler une saveur inespérée. Aujourd'hui, toutes ces qualités en toi t'ouvrent des horizons toujours espérés. Et de l'infini de la terre et du ciel, des gouttes d'or rempliront ton escarcelle. Ouram.

Q
En ce début d'après-midi, la chaleur est moins écrasante à la Vouise. Allongée dans l'ombre projetée de la Madone, j'écoute la brise rafraîchissante qui joue avec les feuillages proches. Les oiseaux paresseux ne se mêlent pas à cette musique légère. A part le souffle du vent, aucun bruit n'altère l'atmosphère. Même les inconditionnels de la tondeuse dominicale ne sont assoupis. La fusion que je ressens avec le ciel et la terre est idéale et régénérante. C'est hors de mon corps physique que je peux, à ce moment-là, m'envoler et rejoindre Julie et Coralie. Envoyées par leur père à Boston, en séjour linguistique, elles sont parties le coeur joyeux après avoir réussi leurs examens scolaires et musicaux. Là-bas elles se gorgent d'inconnu dans un dépaysement radical. Je les déniche près d'un lac. Glissant dans une eau transparente, elles s'esclaffent de tout et de rien avec leurs nouveaux copains. Leur joie monte jusqu'à moi et me comble. Je les laisse alors dans une myriade de rires éclatants et regagne mon corps baigné de soleil. L'ombre de la Madone a filé sur l'autre versant de la colline mais je ne fais rien pour la rattraper. Les yeux mi-clos j'observe ce lit d'herbes et de fleurs, de couleurs et de formes ondulantes. Quoi que j'examine autour de moi, je tombe dans une contemplation béate. La moindre brindille, la plus fragile des fleurs est un tout accompli. Je cueille quelques boutons d'or, les place sur mes jambes, mon ventre, mon visage et capte leur histoire. Quel a été leur combat depuis le néant pour arriver jusqu'à nous sous cette forme parfaite ? La réponse me parvient de la fleur elle-même. Elle me distille des images sombres de chaos, de tremblements de l'écorce terrestre, de luttes inouies pour résister au froid et survivre au chaud, laissant derrière elle une grande quantité de mortes : des espèces trop peu combatives pour s'organiser, évoluer ou excessivement faibles pour s'acclimater. Ces fleurs ont survécu à d'autres essences, d'autres variétés, voire d'autres genres, comme le genre animal. Pourtant, aujourd'hui encore, la lutte se poursuit pour résister à la pollution ou au non-respect de la nature par les humains.

En ouvrant les yeux, je réalise la jeunesse de l'homme sur cette planète. Je me sens loin d'être une femme accomplie. Quotidiennement, je peaufine mon apprentissage en essayant d'être plus réfléchie, plus respectueuse et pourtant je me sens moins évoluée qu'une fleur ou un animal. En maîtrisant davantage la passion, le désir et l'intérêt personnel j'espère parvenir à mieux comprendre l'énergie universelle, l'amour universel. Pourtant, mes imperfections m'impressionnent. Je réalise soudain que je n'ai, pour tout ce que j'apprends, qu'une compréhension superficielle. Je tombe encore, même si c'est plus rare, dans une vibration de révolte, de doute ou de découragement. Je dois progresser dans la connaissance en pratiquant aussi le détachement. Je prends conscience que mon mieux-être actuel n'est qu'une étape, pas un acquis. Je pressens avec une redoutable acuité que je n'ai toujours pas vaincu mon passé. Je n'ai fait que reprendre haleine. Le changement n'est pas total et définitif malgré les apparences. Peut-être faut-il, également, que je sois autonome dans tous les domaines ?

J'admire la sereine beauté des fleurs, leur acceptation de n'être que peu de chose tout en se sachant uniques, indispensables et précieuses à l'univers. Je frissonne en me rendant compte du peu de chemin parcouru... et souris secrètement du programme imposé. Programme fixé par qui ? Par moi ? Il m'arrive souvent d'en douter...

                                                             *

Sur la route du retour, je sursaute brusquement. Une goutte d'eau jaune et translucide vient d'apparaître sur mon épaule. Elle a la forme et la taille de toutes celles que j'ai connues jusque-là mais sa couleur diffère. Je la contemple un moment. Elle est bombée, ne coule pas, ne s'affale pas, ne se déforme pas quand je bouge. Elle est très pure et brille comme un éclat de verre. Je distingue nettement ma peau comme au travers d'un compte-fils. Avec le doigt je la perce et l'étale en rond. Je ne doute pas que cette goutte est l'avant-dernière d'une longue série. Depuis des semaines, il en apparaît partout : sur les meubles, les livres, les vêtements, dans la voiture... Elles font partie de mon quotidien et leur découverte m'enchante toujours.

En m'engouffrant dans la cage d'escalier, je percute Ouram. Il balance, au bout du bras, un sac blanc qui paraît plus léger qu'une plume. Souriant, il rebrousse chemin et grimpe les étages pour la seconde fois. 
- "Déshabille-toi, allonge-toi sur le sol et surtout, surtout n'ouvre pas les yeux".
Ne renonçant jamais à une surprise, je n'hésite pas et, le coeur en fête, m'étends sur le carrelage. Aussitôt je disparais sous une pluie fine, serrée et impalpable de pétales de roses. Des centaines de corolles odorantes me recouvrent entièrement. La douceur de ce vêtement improvisé est indescriptible et sa légèreté me précipite dans un état extrêmement suave, presque sensuel. Je remercie ces fleurs d'avoir donné leur vie pour mon plaisir. Je respire ces roses affleurant mon visage et leur arôme s'insinue en moi. Désertant, en pensée, l'appartement et abandonnant Ouram, je m'imagine fleur parmi ces roses. Une seule exhalaison circulant dans les méandres capiteux d'effluves mêlés. C'est pour moi une sensation inégalée. Mais, soudain, les mains d'Ouram soulèvent des paquets de fleurs et ses paumes façonnent des petits ballots qu'il écrase et frotte sur ma peau. Mon corps entier est teinté de rose et ruisselle de l'eau précieuse provenant de ce malaxage. La volupté, une fois de plus, est bien au-delà de la seule sensation physique. C'est mon esprit qui jouit du parfum de la terre. C'est tellement bon que, le lendemain, j'appellerai mon amie Françoise et la prierai de recueillir tous les pétales de ses roses défraîchies. Je désire ardemment la plonger dans ce bain de jouvence. Connaissant le monde floral mieux que personne, la perception de ce soin naturel sera très aiguisée et bénéfique pour elle. Je ne garde rien pour moi. Mon bonheur réside, très souvent, dans l'espoir que le plus grand nombre de personnes puissent partager ces moments-là, maillons supplémentaires à la grande chaîne qui relient les êtres. Je raconte, inlassablement, ce que je vis et n'ai pas la moindre crainte des moqueries. Ma sincérité est toujours la meilleure des protection, la plus sûre des garanties. Chacun est libre d'apprécier ou pas.

La lumière de juillet irradie tout sur son passage. Nous sommes le 12 et, désormais, je transcrirai mon histoire au jour le jour, voire d'heure en heure.

Le retour du soir est accentué par la disparition progressive du paysage dans la nuit brune. Le clocher de l'église Saint Pierre martèle onze coups. Ils nous arrivent amortis par l'épaisseur du silence et de la chaleur. La journée s'estompe puis sombre dans la pesanteur et la langueur. Penché sur une carte routière, Ouram avale des kilomètres de routes de France, du bout des doigts. Grâce aux cathédrales et aux abbayes qu'il sélectionne sur l'itinéraire de notre futur périple, il veut, en août prochain, tenter de me faire entrer dans les mémoires de ces pierres séculaires. Le but du voyage étant, bien entendu, la cathédrale de Chartres. Depuis des mois, il me prépare à cette rencontre par l'étude assidue du nombre d'or et de la kabbale. Ce passé immortel m'attire comme un aimant et le mystère de l'aventure m'excite au plus haut point. 

Brusquement une voix étonnée me tire de mes pensées...
Que me souhaite-t-il exactement ?


- Ourami viens, viens vite, j'ai découvert des paillettes !

(Ourami ? Paillettes ? Je ne sais lequel de ces deux mots nouveaux me frappe le plus, me laisse bouche bée et aphone).

- Viens vite !
- Des paillettes ?
- Oui, j'allais m'asseoir lorsque j'ai été attiré par ces éclats dorés.
- Oh ! J'en compte six. Comme elles sont minuscules et brillantes ! D'où viennent-elles ?
- Mets-les sur une feuille blanche.
- Elles sont si petites, comment les prendre ?

Je me précipite dans la chambre de Julie, attrape une enveloppe posée au hasard de son bureau et m'agenouille devant le canapé. Je n 'ose toucher ces choses microscopiques. Mes doigts me semblent gourds, énormes, disproportionnés au regard de la petitesse de ces éclats. Finalement je les soulève, un à un avec la pointe effilée de ma plume en verre et les dépose, précautionneusement, sur l'enveloppe blanche. A cet instant précis, entre mes pieds, apparaît venue de je ne sais où une septième. La récolte terminée, je me relève délicatement et, sur la pointe des pieds, parcours les trois mètres qui me séparent de la table. Je remarque alors qu'il n'y en a plus que six. Incroyable ! Je n'ai pourtant remué l'enveloppe que de quelques millimètres en marchant. La perte de cette paillette m'attriste d'une manière incompréhensible.

- Ouram, est-ce grave qu'une d'entre elles m'ait échappé ?

- Non et de toute façon nous ne la retrouverons jamais sur ce sol moucheté.

C'est juste. Non seulement ce revêtement camaïeu n'incite pas à la recherche, mais je suis myope et sans lunettes à ma vue. Tant pis, avec l'extrémité de ma plume, j'écarte chaque parcelle dorée et forme une sorte de coquille d'escargot. Au moment de placer la dernière je me lève soudainement et, sans savoir pourquoi, me dirige vers la porte d'entrée. Sans aucune hésitation, je me baisse, pose mon doigt sur un des motifs du sol, et ramasse la septième paillette. Ouram me regarde interloqué. Cet épisode n'a duré que le temps d'un éclair. Aujourd'hui, encore, je ne sais pas ce qui m'a poussé à agir ainsi. Pendant plusieurs semaines cet élan spontané se reproduira des dizaines de fois. Pour l'heure, je déniche un sous-verre et son cadre en pin. Coupant prudemment l'enveloppe à la bonne dimension, je la glisse sous le verre. Les mouvements lents de cette manipulation changent, malgré tout, l'ordre des paillettes. La spirale n'est plus, un carré et un triangle se sont organisés tranquillement.

Ouram s'apprête à partir lorsque je remarque une grosse goutte d'eau au pied de sa chaise. En réalité ce n'est pas la goutte d'eau qui capte mon attention mais une huitième paillette qui miroite en son centre. Je soulève avec l'extrémité de ma plume cette nouvelle venue et la scotche sur mon agenda à la date du jour. Je dessine une coupe et, secrètement, fais le voeu que le 20 juillet prochain, cette dernière en contiendra 58. Quel fabuleux cadeau d'anniversaire pour Ouram ! Vraiment je ne doute de rien...

                                                         *

13 juillet - Nous décidons de prendre le célèbre petit train de La Mure. Pour des motifs divers, je repoussais, chaque année, l'occasion de l'expérimenter. Aujourd'hui il fait un temps de vacances heureuses et, à Saint-Georges-de-Commiers, nous embarquons dans un wagon désuet. Six voyageurs exubérants sont déjà installés : un couple d'une cinquantaine d'années, deux adolescents, une maman et son jeune garçon. Dès le départ, l'allure est donnée. La locomotive peine dans les côtes et reprend son souffle dans les lignes droites. Le bruit est infernal mais, visiblement, ne dérange personne. L'insolite de la balade supplante l'inconfort. La poésie flotte alentour. A la vitesse de l'escargot, nous adoptons le regard de l'escargot et ne perdons rien du spectacle qui défile au ralenti. Bientôt les exclamations des touristes enthousiastes égalent l'intensité du fracas de la ferraille. A chaque tunnel, le sifflet tonitruant du train suranné couvre l'ensemble. Pourtant, accoudée à la vitre, je goûte pleinement cette ascension vers La Mure, mille et mille fois vécue, bien avant nous, par les mineurs de fond. Assis sur un banc inconfortable, Ouram me saisit brutalement par la taille et me respire fortement. Il a le visage à hauteur de mon ventre et a totalement oublié que nous sommes entourés de gens... Le nez en l'air, il s'approche, recule, revient pour humer l'air...

- Tu sens ! Tu sens quelque chose de doux, de sucré mais d'indéfinissable. Je suis attiré comme un aimant, c'est fou !

Il se lève et me respire carrément les bras, les poignets, les cheveux, le cou. Il est seul au monde. Je suis amusée mais très gênée quand les yeux incrédules de nos voisins se posent sur nous. Brusquement la senteur me parvient. A mon tour, j'aspire l'air qui m'enveloppe à deux centimètres de ma peau, et m'abreuve de l'odeur qui monte. Ouram est enivré mais c'est ensemble que nous chavirons loin, très loin dans un univers autre. Pour la troisième fois, nos esprits se rencontrent et s'étreignent. En sourdine, nous percevons les déclics des appareils photos et les voix fraîches des adolescents qui décrivent les points de vue uniques. Petit à petit, tout devient feutré, nous sommes ici et ailleurs. L'odeur, en halo, persiste et augmente. Toujours appuyée à la fenêtre, figée dans cette position, je pressens qu'en cas d'accident, le train pourrait basculer dans l'abîme en contrebas et nous resterions encastrés dans ce châssis métallique les yeux hermétiquement clos. Mes mains dans les mains d'Ouram, les doigts entremêlés, on ne sait où ceux-ci commencent, et où ils finissent. Son torse large, contre mon dos, me rassure. Soudées par le mental, nos tempes se frôlent et nos esprits, brûlant de parfum, s'envolent simultanément pour une danse d'amour, une caresse infinie, intemporelle et irrépressible. L'âme soeur existe. C'est le silence intérieur qui nous scelle et c'est le silence extérieur qui nous ramène à l'excursion de ce jour. Dans le compartiment, tout est calme. La jeune mère me dévisage, sans détour, avec une expression tendre mais teintée d'envie. Les deux adolescents se sont assoupis. Le couple nous sourit amicalement. Arrivés à destination, nous restons dans cette ouate savoureuse. Mes yeux ont abandonné leur tristelle ancienne dans le nuage qui s'éloigne et s'évanouit. Nous sommes au bord des larmes. L'émotion ressentie a gravé ses lettres en profondeur La jouissance de l'esprit n'est plus une énigme. Si mon parcours douloureux devait m'amener à cette révélation, je ne regrette rien. Contre toute attente, cette expérience m'insuffle une hardiesse, un dynamisme intérieur qui me permettra, bientôt, d'agir ou de réagir efficacement en toutes circonstances.

14 juillet - Au crépuscule, je roule en direction du Thiellet. Capote ouverte, je chante à tue-tête le requiem de Rutter. Mon chef de choeur serait ravi de constater que le livret m'est devenu inutile. Les chants latins s'échappent par grappes et envahissent tout sur leur passage. Mon imagination prend alors le relais. Les arbres, les charmilles, brutalement colonisés en appellent au vent. Ce dernier ami et complice, se lève pour se faufiler dans la nature indomptée. En ébrouant les branches, les notes délogées rejaillissent de toutes parts et retombent dans ma voiture... Surchargée de musique, je débarque à l'improviste dans ma famille.

Après la traditionnelle soirée de tarot, je me glisse entre les draps rugueux et brodés aux initiales de mes grands-parents. Ce soir, je n'ai pas le courage de savourer la tiédeur de la nuit. En effet, la coutume familiale veut que l'on ne se couche pas avant d'avoir flâner autour de la maison. A cette heure avancée, la nuit est totale en ces lieux retirés et m'effraie un peu... J'ai des réticences à m'enfoncer dans cette campagne toute en ombres chinoises, que je connais parfaitement bien à la lumière du jour mais dont le costume de nuit m'intimide. Je m'endors donc, avant le douzième coup de minuit sonné par l'horloge bressane. Deux heures plus tard, le nez dans un buisson de mûres, j'émerge de la torpeur. Tous les sens stimulés par cette très forte odeur, je me réveille complètement. Pas de mûres, pas de buisson, bien sûr ! Assise dans le noir, je me surprends à calquer l'attitude d'Ouram dans le tortillard des mineurs. J'aspire goulûment cette nappe fruitée et frissonne de plaisir. C'est bon ! Un bonheur fou et irrésistible m'envahit au moment où la senteur disparaît. Je sais déjà que je ne rêve pas et j'en aurai confirmation lorsque, au petit jour, le même phénomène se reproduit : l'odeur rôde sur mon oreiller.

J'ai l'intuition que l'explication n'est pas pour demain...