Episodes 12 à 18...

Les gazouillis des oiseaux du soir accompagnent la chute du soleil. Les jours restent courts, malgré les promesses du calendrier. C'est pourtant le moment idéal pour admirer l'aura des collines et Jean-Paul ne laisse pas passer cette opportunité. En effet, à cette période de l'année, le ciel est pur, limpide et le soleil brille sans brûler le paysage.

Dos à dos dans le soleil couchant, nous restons immobiles au pied du coteau. Bouche et paupières closes, nous respirons largement et expirons quatre fois avec ardeur et rapidité. Décontractés, les bras le long du  corps, occultant toute pensée parasite pour nous concentrer sur cette colonne d'air que nous approvisionnons généreusement, nous ressentons, à l'unisson, la sensation de faire partie intégrante du paysage. Pour ma part, je me visualise facilement, m'immisçant sous l'écorce d'une sapin et tendant mes bras-branches vers le ciel. Ouvrant les yeux à demi, je découvre la butte dans ses moindres détails. Je lis avec plus de précision cette page de verdure.

Suivant les indications données, je porte ma vue sur le pourtour supérieur du mont que je longe consciencieusement, puis lève mon regard légèrement au-dessus. Je reçois un choc extraordinaire : la bande de ciel qui juxtapose le bord de cette colline est d'un bleu fluorescent indescriptible. En comparaison, le reste du ciel paraît sale, c'est impressionnant. Jean-Paul me demande alors de faire descendre graduellement cette bande lumineuse. Au fur et à mesure que je baisse les yeux, les arbres et les prés se colorent en doré. Cette beauté est à peine croyable. Sans détacher mon regard de l'image ambrée, je passe lentement une main devant moi. Mes doigts prennent instantanément la même teinte blonde. Je déborde de joie même quand ce tableau s'évanouit brusquement. Ces instants féeriques m'appartiennent à tout jamais. A compter de ce jour, je renouvellerai cette expérience le plus souvent possible, et la ferai partager à un maximum de personnes. Le lieu privilégié, dans notre région, reste sans conteste le Charmant Som. Le bleu de la frise du ciel qui en dégringole se révèle d'une pureté sans pareil, le doré concurrence l'or des icônes. L'émotion est irrépressible. Même la robe des vaches qui paissent sur les flancs de la montagne rougeoit. Plus tard, à mes côtés, nombreux seront les visages radieux. Je ne rencontrerai aucun refus, de qui que ce soit, pour réaliser cette expérience d'une simplicité déconcertante. Les personnalités les plus réservées, voire austères, partageront ce ravissement. Leur joie communicative conduira bientôt leurs amis sur les sommets de ce massif de la Chartreuse.

*

De retour chez moi en fin d'après-midi, je grimpe l'échelle de meunier et m'attarde dans cette minuscule chambre lambrissée. j'aime cet endroit calfeutré. Je dors dans ce coin de grenier aménagé. Sol, plafond et murs sont en bois. Un épais tapis tibétain turquoise m'incite à jeter par-dessus l'échelle chaussures ou chaussons. En écartant les bras, je touche les deux côtés de la pièce. Très peu de meubles, mais tous en pin naturel, garnissant ce nid : une commode, le bureau d'écolière et la table de nuit de Coralie, un lit à lattes et trois malles en osier empilées renfermant le linge de maison. Si j'ai perdu la vision réconfortante des piles bien ordonnées, restent malgré tout les bonnes odeurs de frais, du repassage, et les boules de lavande éparpillées çà et là. Une huile d'Annie Béghin, une gravure de Zanetti, une poupée ancienne dénichée à Strafford-upon-Avon et tout est dit. Pour le moment du moins, car c'est ici, dans cette pièce exiguë, que je vivrai, en grand, des aventures fabuleuses.

Dans la pente du toit est aménagé le vrai grenier. Celui qui garde le rôle d'entrepôt et qui conserve les mémoires de certains objets anciens ou désuets.  Cette soupente, minutieusement agencée, offre une aire de manoeuvre restreinte sur moins de quatre mètres de long. Des heures de patience et d'ingéniosité ont été nécessaires pour caser duvets, couvertures, machine à coudre, matériel de dessin, de peinture et boîtes d'archives. Même mes chaussures sont là ! La prouesse consistant à maintenir un accès à tous ces objets. Au bout d'une année de pratique, il s'avère qu'en rampant sur les coudes avec une lampe électrique suspendue à la bouche, c'est possible... Il n'est évidemment pas question de manipuler quoi que ce soit dans ce boyau rigide.

*

Maintenant, la nuit est partout. Avant de m'endormir, je m'emplis d'une voix aérienne en écoutant le solo d'une soprano, interprétant le 5e mouvement du requiem allemand de Brahms. Ce mouvement, proche des oratorios de Haendel, est un vibrant et bouleversant hommage à la propre mère du compositeur. En l'écoutant, je ferme les yeux et m'évade pour rejoindre, dans l'espace, la kyrielle des notes envolées. Je n'ai pas le courage, ce soir, d'entamer l'ouvrage des explications détaillées du célèbre noeud Hartmann. Ce livre vient donc grossir le tas adossé au mur. La balance entre à lire et lu s'équilibre ainsi. Un dernier coup d'oeil sur la lune ronde et je m'endors dans le soupir des étoiles, au centre d'un carré lumineux découpé dans ce ciel éclairé par le velux grand'ouvert.

*

Au petit matin, hésitant entre rêve et réalité, j'entends deux coups de battant à l'horloge de l'église Saint-Pierre. Deux coups sur combien ? Quelle heure peut-il être ? Coiffant ma tête, la lune luit, grignotée vers le bas par un nuage joufflu mais éclairant toujours la mansarde. Je baptise aussitôt ce cumulus isolé "moetu". En tahitien ce mot traduit l'image présente du petit nuage dans le ciel.


Plus mystérieux, mais encore très net, se révèle soudain le rêve qui s'estompe de ma conscience : un rideau lourd et bleu s'écarte. Une musique monte, monte. L'intérieur d'une petite abbaye en pierres blanches m'apparaît. Une seule pièce m'attire, celle du centre. Toujours close sur le mystère d'un jeune homme. Je n'ai pas le droit d'entrer. Personne d'ailleurs n'en a le droit. Je me contente de fixer la porte secrète et d'ouvrir mon corps entier à cette musique. C'est un orgue qui exprime, sous les doigts virtuoses et presque acrobates, beauté et volupté. Un soir, la porte s'ouvre. Allongé dans un lit, le jeune homme. Il est malade. Sa seule joie, son seul soin : l'orgue. Il est silencieux, beau, doré. Son nez est fin. Je soulève un pan de sa chemise blanche, pose mes lèvres sur sa peau brune. Mes yeux fermés devinent son sourire. La musique se fond en moi et mes paroles se délayent en lui : se frôler, faire naître le désir, attendre... se deviner, sublimer les gestes les plus purs, vivre sa passion en pensée, ne pas aboutir, garder intacte la force de l'émoi. Dérouler, sur chaque rencontre un filet de lumière. Vivre dans le désir un amour jamais terni, jamais amoindri, à jamais magnifié, tout avoir sans rien exiger.

Je passerai une très belle journée...

*

Le téléphone sonne. Mon attention est attirée par le timbre de la voix de celle qui décroche. Est-ce Coralie ou Julie ? Le ton joyeux mais très respectueux de la conversation m'oblige à arrêter net mes occupations. Des rires légers et un vocabulaire recherché, en général inhabituel chez une adolescente, m'intriguent. Qui est-ce ? J'attends fébrilement. L'échange se poursuit dans les explications succinctes se rapportant à notre nouvelle situation. Les craquements du sol, dans ma direction, présagent que je vais participer à ce dialogue. Coralie, radieuse, me tend le combiné en articulant silencieusement c'est Maurice Herzog. A cet instant, ses yeux de chat persan sont ronds de surprise heureuse.
Je grimpe l'échelle et me concentre sur les mots essentiels que je vais prononcer.

- Oui, nous avons déposé le bilan de notre société et cela a entraîné mon licenciement. Oui, notre couple est mort après plus de dix années de lutte solidaire et d'épreuves. Oui, je remonte la pente. Non, je n'ai pas de travail.

Très cher Maurice, votre appel me réconforte. Surpris par mon mot laconique - voici notre nouvelle adresse - vous n'avez pas hésité à mordre sur votre lourd emploi du temps. Les deux années de travail partagé où nous vous avons côtoyé si souvent nous ont profondément marqués. Vous nous avez prouvé mille fois que votre charisme, votre prestige, votre culture étaient authentiques. Ce soir encore, vos paroles ne sont pas vaines. Vous me proposez de rencontrer une de vos connaissances, une femme profondément humaine, qui pourrait m'aider à retrouver une activité. Je suis émue que vous vous manifestiez par une action concrète et immédiate. En raccrochant le combiné, je ne me doute pas que vous me faites un courrier d'encouragement et que cette personne sera contactée aussitôt.

Tout en redescendant de mon perchoir, j'ai du courage à revendre, même si je ne me sens pas encore prête à affronter l'interrogatoire d'un éventuel chef d'entreprise. Si la douleur est apprivoisée, mes yeux sont encore empreints de tristesse et mon regard chargé de l'appréhension d'une possible rechute. Complètement traumatisée par le manque d'argent de ces dernières années, j'ai du mal à projeter un futur où je n'aurais plus à mendier l'essentiel. Je sais que je dois briser cette idée, lui résister. Je dois mentalement projeter de trouver un travail normalement rénuméré, j'en suis capable avec les compétences et les références professionnelles que j'ai.

*

Jusqu'à ce jour, l'argent, le profit, étaient des mots absents de mes discours, n'ayant fonctionné que sur l'intérêt et la passion d'un métier. Pour sortir de cette situation périlleuse, il est essentiel que je comprenne que nous ne sommes qu'une projection de désirs fort antérieurs, de vies antérieures. Mon profond amour christique m'a projetée dans un espace-temps où je n'ai pas réalisé que la finance gouvernait ce monde. En fait, j'ai vécu l'espoir fou d'une terre de beauté, d'art et d'amour, d'un paradis bâti avec un minimum d'argent. Le problème, c'est que mon minimum fixé était plus réduit qu'une peau de chagrin.

Toute mon initiation, toutes mes régressions, toutes mes intuitions me rappellent sans cesse que cet ordre mystique - vivre dans le dénuement tout en baignant dans l'esthétique la plus subtile est possible. Possible, certes, mais avec de grandes douleurs, surtout à notre époque. En le comprenant, je commence à l'accepter avec un léger changement de comportement... Je conserve cet objectif de beauté pure, de bonté totale mais en me donnant enfin les moyens de vivre décemment. Je dois donc me procurer un emploi avec un salaire. C'est pourtant banal !

Demain j'appelle.

Je dois dépasser mes appréhensions et prendre rendez-vous avec cette jeune femme : Isabelle. Au fond de moi, je ne suis pas brave du tout... Je suis même terrorisée et sens que mon subconscient va avancer des tas d'excuses pour reculer cette prise de contact. Demain est là et je n'appelle pas. Trop dur. Mon doigt est récalcitrant après l'indicatif régional et totalement paralysé sur le troisième chiffre du cadran. Je récidive ma tentative d'aboutir mais il s'obstine avec fermeté. C'est irrévocable. En revanche, ce doigt rebelle échappe à mon contrôle pour jouer agilement sur les numéros de Jean-Paul. Comme c'est facile soudain !

Oh oui ! Jean-Paul, parlez-moi de ce signe des mains croisées. Voici des mois que j'attends votre explication et un siècle que nous ne nous sommes pas vus.

Déjà les rôles sont inversés. Passager trop silencieux près d'une conductrice trop volubile, nos premières impressions se confirment. Quelque chose entre nous se prépare en dehors de nous...
D'autres virages nous conduisent vers d'autres campagnes. La toile ouverte de la deux-chevaux nous met la tête au vent. Nous sourions des chaos inévitables provoqués par les suspensions de la voiture. Garés le long d'un cours d'eau, nous observons la fuite de l'onde dans les herbes serrées. Je me remémore ces sempiternels jeux que nous avions enfants, le frêle et rudimentaire moulin, calé entre deux cailloux, l'éphémère bateau en papier glissant avant d'être trempé puis noyé, les têtes des paquerettes jetées, comme ça, pour rien, juste pour suivre des yeux leur trajet et lancer des paris sur l'endroit probable où elles seraient perdues ou prises dans les herbes.

- Dominique, viens, je veux t'expliquer.

Tournant le dos au flot de souvenirs qui se pressent, j'examine attentivement Jean-Paul. Je suis à la limite du sans-gêne, mais ne peux m'en empêcher...

Imperturbable il poursuit.

- Tout d'abord, refaisons le geste. Tu as les mains posées à plat sur la table. Comme toujours, je demande à mes clients leurs mains, pour déchiffrer la musique qui s'y cache. C'est alors, qu'instinctivement, tu me tends les tiennes, croisées. Pour moi, c'est comme un éclair qui me cingle l'esprit. J'avais, depuis des années, la prémonition d'un tel geste mais n'en devinais ni l'origine, ni la date, ni les conséquences. Brusquement, j'ai été bouleversé par ce signe spontané, réalisé, inscrit dans mon passé et projeté dans mon présent. Dans toute ma carrière, tu es la seule qui ait inscrit un tel symbole : celui du poisson. Ces derniers mois, j'ai fait des recherches qui correspondent à cette quête de soi c'est-à-dire : quel est l'esprit qui m'a fécondé ? C'est dans le mouvement christique que j'ai trouvé des réponses.

Le signe du poisson était un signe de reconnaissance chez les premiers Chrétiens. On reconnaît immédiatement, dans le dessin, les lettres initiales du X et du P de Christos. Ces deux lettres étant, également, l'alpha et l'oméga ou mieux encore : d'où je viens, où je suis et où je vais. C'est l'accord parfait, le huit de l'accomplissement. Foudroyé, dès cet instant-là, j'ai su que nos deux vies seraient indissociables. Quand, comment ? Cela ne dépendrait pas de nous.

Le fait qu'il me tutoie était presque passé inaperçu car, foudroyée, je l'étais aussi, à retardement. Ma vie liée à celle de Jean-Paul... C'était insensé, du pur délire, de la haute science-fiction ! Outre que son aspect extérieur ne portait guère aux fantasmes, se trouvaient face à face un homme remarié, père de quatre enfants, et une femme bi-divorcée, saturée à tout jamais de la gent masculine. C'était tout bonnementgrotesque !

- Non, vraiment, cher Jean-Paul, contentons-nous d'observer la nature, d'étudier, comme convenu, le nombre d'or, la kabbale, les constructions et constructeurs de cathédrales, développons davantage mon magnétisme et mon intuition et ce sera amplement gratifiant.

Avec la même sérénité il enchaîne paisiblement.

- Je vais t'apprendre, tout t'apprendre et te transmettre mon savoir. Un jour nous serons égaux et, quand l'heure sera venue, tu me remplaceras. Tu as des dons, même les exercices de télépathie réussissent facilement.

- Mais il faut du temps pour accomplir un tel programme. Beaucoup de temps. Comment ferons-nous lorsque je travaillerai ?

- Aie confiance, tout se mettra en place naturellement.

Les jours se bousculent et ne se ressemblent plus. Le mois de mai presse les bourgeons à se libérer de leur corselet protecteur. Le feuillage des arbres, d'un vert délicat, ne dissimule pas encore les oiseaux. Les nuages sont plus rares. L'air est si doux que l'idée de se calefeutrer chez soi est devenue une envie saugrenue. La sève apporte vigueur et force à cette nature en éveil et, par là-même, à ceux qui la côtoient et l'aiment. Naturellement, je suis du nombre de ces amoureux inconditionnels. J'arpente, quotidiennement, pendant de longues heures, d'innombrables sentiers forestiers, des chemins pédestres, des monts, des collines. Sur chaque proéminence, fouettée par le vent et réchauffée par le soleil, je rêve haut et fort d'y ancrer, un jour, une minuscule maison en bois. Je lance dans l'espace ce désir fou de m'installer loin de tout, mais près de l'essentiel.


*

Les insomnies battent en retraite. Le goût de l'avenir s'installe au rythme de projets à long terme. Tout est calme, reposé dans l'écoulement du temps nouveau. Mes lectures nourrissent une curiosité insatiable. J'apprends, cherchant encore et toujours plus à comprendre l'homme et son fonctionnement. Les piles d'ouvrages, de plus en plus spécialisés, s'entassent maintenant un peu partout. La bibliothèque de Jean-Paul migre tranquillement.

C'est en refermant un de ces livres, à l'heure où le clocher sonne minuit, que je repère les premières gouttes d'eau... Deux gouttes rondes et enflées, comme posées sur mon genou. Surprise par cette découverte, j'ausculte dans le détail le plafond lambrissé de ma mansarde. Il est inutile que je me lève puisque, allongée sur mon lit, un mètre seulement me sépare du plafond. D'où peut bien provenir cette eau ? Aucune pluie, aucun orage n'a perturbé l'atmosphère depuis longtemps. Plafond et toi, neufs, sont en excellent état. Je ne décèle aucune fuite. Etalant en rond sur ma peau ces gouttelettes insolites, je ne pense plus à rien et m'endors. Profitant de ce rien absolu, un rêve charmant vient occuper l'espace disponible.

Sur des tables sont exposés d'admirables minéraux. Des pierres sublimes parleurs couleurs, leur forme ronde, effilée ou en aiguille. Un homme me tire de mon extase et m'enjoint de rejoindre une scène de théâtre où il s'apprête à jouer. Sans billet, je ne sais pourtant comment accéder à cette salle. Il me conseille alors de m'arrêter à la loge de Jean-Louis Barrault afin que ce dernier me remette une place. M'engageant dans ce théâtre antique, je remarque les sièges en granit gris. Sur chacun est posée une pierre différente. Toute personne qui s'installe pour le spectacle la reçoit en cadeau.
Trois pierres atypiques, irrésistiblement, m'attirent : un énorme bloc de cristal rose translucide, un chrysocolle vert strié de turquoise, une azurite bleu nuit incrustée de paillettes argentées et dorées. A la seconde où je décide de m'approprier cette dernière, elle se transforme subitement. Devant moi se trouve une petite masse blanchâtre recouverte, en son milieu, d'une bande bleue mouchetée d'or qui se fait jour. On dirait une écharpe de ciel de nuit, jetée sur l'épaule de la pierre. Dans un geste prompt, une main inconnue la saisit et l'emporte. Déçue, je regagne alors la salle d'exposition des gemmes. Ils sont tous plus beaux les uns que les autres.
Mon regard s'attarde et s'attache, curieusement, à une sorte de galet lisse, quelconque et austère. De couleur grise et brune, l'aspect extérieur, peu flatteur, n'incite guère à l'achat.

Pourtant mon choix est fixé.

Le vendeur argumente, tente de m'influencer, de me pousser vers d'autres choix, en vain. J'insiste pour ce gros galet banal et m'enquiers de son prix. Contrairement aux autres minéraux qui sont onéreux car vendus au poids, celui-ci est gratuit. Constatant que ce caillou est en argile tendre, je pressens qu'il cache, en son coeur, un trésor.
Je sollicite alors le commerçant afin qu'il le coupe en trois parties égales, sur toute sa longueur. Muni d'un couteau ordinaire, c'est aussi facile pour lui que de trancher une petite brioche fraîche. Emerveillée, je distingue alors, dans le morceau central, un très vieil Indien sculpté dans de l'ocre rouge. Paisible, serein, il semble avoir attendu, patiemment, l'heure de me transmettre un message. Sa forme s'ajuste à celle de ma main. Sur sa poitrine brille un carré d'argent qui lance des rayons dans toutes les directions. Profondément émue, je rassemble lentement les trois parties qui se scellent de nouveau. Le galet est redevenu lisse, gris, austère.

Qui pourrait deviner l'oeuvre qu'il protège ?

 

J'ai l'intuition que c'est un artiste, un Ancien qui connaissait le secret des géodes, que je dois remercier. Dès lors je prends respectueusement ce talisman de vie.
Dans quelques heures mes parents seront là pour une première visite chez leur fille célibataire. Mon père doit appréhender ce moment. Je sais qu'il lui sera difficile d'être à l'aise. Non qu'il ne comprenne pas le changement de situation mais, étant un homme de devoir, il est persuadé que j'aurais dû attendre encore... un peu... au cas où... Au cas où la célèbre maison d'édition revienne sur sa décision et nous signe le contrat de cédérom retraçant la vie et l'oeuvre de Sidney Bechet, au cas où la Fondation Jules Verne accélère un peu le processus de collaboration avec nous, au cas où...

Quant à ma mère, elle ne porte aucun jugement, elle n'a aucun parti pris, ayant constaté douloureusement que la mort lente de sa fille semblait programmée et que le désespoir de ses petites-filles grandissait. Aujourd'hui nos sourires et notre santé retrouvés l'enchantent. Quoi qu'il en soit, avec nos moyens modestes, Julie, Coralie et moi, mettons tout en oeuvre pour les accueillir chaleureusement et joyeusement. Le lieu s'y prête. Depuis le début du jour, le soleil traverse la pièce de part en part, n'oubliant aucune ouverture. Il nous trempe dans la lumière dorée en ruisselant des velux. Des odeurs mêlées s'échappent de la cuisinière et de son four. L'osso bucco mijote pendant que le gâteau aux noisettes peaufine sa cuisson. Julie dresse avec un soin et un goût délicats le couvert pour cinq. Coralie la suit avec une pile de serviettes blanches aux pliages complexes. Que c'est bon d'être, à cet instant, au diapason.

Des pas sonores. Ils sont là. Avec eux flotte une émotion réelle, entrecoupée d'une gêne discrète. Les premiers regards, les premiers échanges coulent mal. On noie les hésitations, les appréhensions, dans de larges sourires et des mots précipités. Mais l'amour qui nous unit depuis toujours déroule sa magie au fil des minutes. L'atmosphère, un peu étouffante, s'allège très vite. L'esprit et la curiosité perpétuellement en éveil, ils me questionnent sur mes récentes découvertes : les auras, les gouttes d'eau, les bienfaits de la nature... Je leur propose aussitôt une expérience merveilleuse du côté de la Chartreuse de Beauregard. Cette ancienne bâtisse monacale, construite sur les hauteurs de Voiron, a le privilège d'héberger, à l'extérieur de son anceinte, un gigantesque séquoia plus que centenaire. Sa forme pyramidale parfaite et l'énergie bouillonnante qu'il dégage sont réputées dans notre région. Toutefois c'est la cour intérieure qui nous intéresse. Elle renferme une courte mais somptueuse allée d'arbres. Ces arbres se rejoignent à la fois par leur feuillage et par leurs racines. Proches les uns des autres, ils forment une voûte. L'énergie y circule sans cesse. Je veux que mes parents, comme mes amis ls jours précédents, puissent bénéficier pleinement de cette source inépuisable.

Les vertus de ces bains de nature sont incomparables sur le plan physique et moral. Se confiant à moi et aux arbres... mes parents s'installent entre deux troncs latéraux et robustes. Jambes et bras ouverts, les mains tendues en direction des troncs, les pieds posés bien à plat au-dessus des racines, les épaules relâchées et les yeux fermés, ils respirent lentement et profondément par le nez.

Presque aussitôt, alors qu'ils ignorent ce qui doit se passer, ils ressentent un léger balancement du corps d'avant en arrière. Ils sont entrés, sans difficulté, dans le bercement provoqué par cette énergie circulaire. Bientôt, tout en conservant leur équilibre, ils se mettent à tanguer franchement. Ma mère s'en aperçoit la première, panique et ouvre les yeux ! Constatant qu'elle n'est pas tombée, radieuse, elle déclare qu'elle se sent bien et détendue. Quant à mon père, revenant à la réalité, il nous ravit en décrivant ses impressions. Pendant les quelques minutes où il a suivi dans les bras des arbres le bercement lent et régulier de l'univers, il a reçu la vision d'une fleur mauve. La contemplation de cette très belle fleur a disparu lorsqu'il a ouvert les yeux. L'image n'est plus, mais l'expression de son visage exprime son ressenti intérieur. Je suis heureuse de constater, une fois de plus, qu'il suffit de s'ouvrir, de se livrer à la nature pour en recevoir ses dons.

Par la suite, cette allée d'arbres immuables verra défiler un nombre croissant de personnes avides de goûter ce bien-être immédiat, durable et gratuit. L'arbre tout entier, de la racine profonde à la pointe de la cime, capte les détresses, les peurs, les inquiétudes, les doutes, les hésitations de celui qui s'offre humblement. Il dispense généreusement, par le cercle formé, une énergie nouvelle et vivifiante rejetant dans le sol les ondes négatives dont il s'est chargé. La terre elle-même a le pouvoir de se purifier. Nous sommes tous les bien-aimés de la nature, et chacun est libre d'en recevoir ou non les bienfaits. Je garde en mémoire la satisfaction physique éprouvée par une amie sceptique. Elle m'a avoué, plus tard, être retournée seule dans ce lieu privilégié. Tout est tellement sain, tellement simple dans cette démarche, dans cette relation avec le cosmos.


En regagnant mon appartement, et plus précisément ma mansarde, une forte odeur de vanille m'accueille. Déjà en grimpant l'échelle, je décèle une onde sucrée à mi-hauteur entre le sol et le plafond. Respirant, humant puis reniflant de manière éhontée à plein nez, je traque ce ruban parfumé venant de nulle part. Fouinant dans les coins et recoins de la chambre, je localise enfin la source odorante. A mon grand étonnement il n'y a, à cet endroit précis, que des C.D. en vrac. Aucun flacon, aucune essence, aucune huile qui puisse dégager une telle senteur. Je me délecte de ce cadeau sans chercher à comprendre lorsque tout s'arrête brusquement. La ligne vanillée flottante et aérienne s'est dissoute.
Je reste étonnée par ce signe qui me gonfle de bonheur. Certes, je n'accumule pas de richesses palpables mais je suis comblée intérieurement et surtout je me sens de plus en plus lavée, nettoyée des actes passés. Je scelle, peu à peu, une paix solide avec mon seul ennemi : moi-même. Ces premiers phénomènes ne m'apportent que du réconfort. Je les accepte simplement. Pour moi, ils sont naturels, dans la ligne de mes pensées et de mes actions des derniers mois écoulés. Une sorte de récompense magique à mon changement intérieur.

Quelques jours plus tard, sur les bords du lac de Charavines, je relate cet épisode à Jean-Paul. Très concentré il ne me donne aucune explication. Le mystère demeure. En longeant le rivage, nous dialoguons sur le thème des symboles. Encore un sujet fascinant, et notre timbre de voix a des accents passionnés. Le langage des symbole est au coeur de tout. L'histoire des emblèmes et allégories nous entraîne dans mille et mille directions.
Bientôt la question se pose à l'envers : où ne trouve-t-on pas de symbole ? Quels domaines en sont exempts ? Ici, le sol est jonché de petits cailloux qui crissent sous les pas. Je propose une halte et extirpe de mes poches, fruits secs et biscuits de Chalais. Adossés à un rocher saillant mais moussu, nous contemplons silencieusement la danse interminable des vagues. Songeuse, je prends en exemple ces inexorables sabliers que sont les mouvements de l'eau et du soleil. Je suis rassurée en pensant que l'homme n'apportera jamais de modifications à ces rythmes éternels : enfin quelque chose qui échappe à son contrôle...

Sous mes doigts, une pierre pointue me ramène au présent. Otant prestement ma main, je découvre avec étonnement que cette pierre est toute ronde, toute douce presque identique aux milliers d'autres galets... sauf qu'une magnifique fleur de lys, d'un noir profond orne le dessus de la pierre. Mon visage s'illumine incrédule. Jean-Paul et moi avons parlé, pendant plusieurs heures, de symboles et voici qu'à cet endroit particulier surgit cet emblème royal ! Je prends la pierre, la tourne et la retourne dans tous les sens. La gravure noire est profonde. Le soir, à la maison, ma fille s'ingéniera à frotter le dessin à la brosse et au savon, en vain. Elle ne parviendra pas à effacer la fleur. Je me pose quand même une question : pourquoi à son contact cette pierre m'a-t-elle semblé pointue ? Pour que je la remarque ? Si je crois encore moins que d'habitude au hasard, à la coïncidence, je suis enchantée par l'entente secrète entre le spirituel et le matériel.

*

Je me rends compte que, depuis quelques mois, chaque événement fort de ma vie est scandé comme en musique par un motif répétitif : ce leitmotiv se nomme Jean-Paul. Son intelligence, sa clairvoyance, son ardeur farouche à toujours vouloir comprendre, soulager l'autre, font de lui un être d'amour. Désormais, je l'appellerai Ouram. Cela le touche sincèrement. Pour lui, ce surnom prend même une connotation particulière, peut-être indienne. Certains Indiens, au cours de leur vie, changeaient de nom au rythme d'activités particulières ou d'évolutions de leur caractère. Leur existence était ainsi graduée d'étapes essentielles. Leur nom correspondait réellement aux talents qu'ils développaient pendant une période de leur vie : chasseur, peintre, sage etc... Ces évolutions personnelles étaient reconnues et authentifiées publiquement. Pour Jean-Paul, cet Ouram est juste.

*

L'arrivée du sixième mois de l'année est confirmée par l'appel des coucous. Ces ravisseurs des nids d'autrui s'égosillent en lisière de bois. A cette époque leur chant lancinant surpasse, sans vergogne, celui des autres oiseaux. Ce matin, une surprenante pluie fine a délavé le ciel. Mes bonsaïs sont tapissés de gouttelettes d'eau en suspension. Elles sont proportionnelles aux feuilles minuscules de ces cerisiers nains. Les deux petits moines, abrités sous la ramure, paraissent recroquevillés et transis. Mon imagination est fertile quand je me rapetisse à leur dimension. Je prends mon appareil photo pour tenter de restituer cette ambiance humide et fraîche sur papier. La chance m'assiste car, dans l'objectif, apparaît un rayon de soleil qui ourle les feuilles brillantes d'un liseré doré. Du coup les petits moines sont éclaboussés de tiédeur et leurs robes pourpres sont vites sèches. En reposant mon appareil, je bouscule un tas de papier. Celui que je ramasse est mon C.V. qui se rappelle ainsi à mon souvenir. Non, je n'ai pas oublié que je dois trouver du travail. Cette préoccupation ne me quitte pas. D'abord en pointillé, puis en continu, elle commence maintenant à tintinnabuler sérieusement dans ma tête. Pas au point pourtant de déclencher en moi un élan irrésistible vers l'ANPE. J'ai peur, encore peur, toujours peur que cette fatigue jugulée resurgisse traîtreusement. 
J'ai besoin d'encore un peu de temps pour fortifier ma confiance.



Ce jour là, dans les Chambarans, en compagnie d'Ouram, j'ai absorbé l'énergie des fleurs printanières et ressenti des picotements dans les paumes. Ce n'était pas la première fois que ces fourmillements intenses s'emparaient de mes mains et de mes poignets, mais j'ai constaté que c'était de plus en plus souvent et surtout que je n'avais plus bessoin de concentration pour les ressentir. Depuis plusieurs mois, j'ai développé quotidiennement mon magnétisme. Ce fluide particulier et puissant croît constamment. J'ai remarqué notamment que j'étais de plus en plus réceptive aux personnes qui m'entouraient.

Je reste persuadée que la coupure radicale entre le corps et l'esprit, prônée par la pensée judéo-chrétienne, est responsable d'une foule de maux. Ne sommes-nous pas un tout ? Comment peut-on imaginer la chaleur du soleil sans l'astre lui-même ? Je crois que nous sommes l'expression vivante de l'amour universel. Pour comprendre la vie, il me semble que nos sens séparés en éléments distincts doivent se fondre ensemble. En ramenant à l'unité mon corps et mon esprit, je pressens que je ne serais plus jamais la proie d'affections multiples.

*

Revenue chez moi, mais toujours plongée dans ces réflexions réconfortantes, je n'entends pas la porte s'ouvrir et sursaute au contact d'un bisou appuyé. C'est Julie. Ma grande, ma belle Julie qui tout excitée, écarquille les yeux d'une façon exagérée :
- Regarde maman, mes yeux deviennent verts ! C'est papa qui me l'a fait remarquer. J'avais noté, depuis quelque temps, qu'ils éclaircissaient mais viens voir au jour.
J'ouvre grand son velux et, en plein soleil, elle pose son visage dans mes mains. Je constate qu'effectivement ne subsiste qu'une étroite couronne de brun autour de sa pupille. Tout le reste de son oeil est vert, moucheté de doré. C'est surprenant et nous nous réjouissons de ce changement inattendu. Quelques mois plus tard, l'étonnant se transformera en stupéfiant... Coralie subira le même phénomène. Mais après tout, pourquoi s'époustoufler d'une évolution de couleur des yeux quand on accepte naturellement, au cours des âges, les métamorphoses d'une chevelure ? Sans doute parce que l'une est normale, l'autre moins.

*

Interminables, il y a si peu de temps encore, les journées, désormais trop courtes, s'additionnent à une allure vertigineuse. Priant, méditant, étudiant, m'exerçant sans cesse, j'observe que ce travail gigantesque entrepris sur moi-même me donne enfin une paix de l'âme. C'est en remarquant ce progrès que je réalise aussi la qualité de mon vécu auprès de mes parents. Enfance et adolescence ont pris leur élan dans un amour sans faille, dans un style de vie simple et sain, dépourvu d'éléments superflus. Nous profitions de tous les moments pour partager, communiquer, rire.  Nos moyens modestes entraînaient l'imagination. Longtemps sans télévision, mes parents passaient de longues heures à jouer avec nous. Billes, dés, cartes, constructions, mécanos, tir aux pigeons, lanterne magique, cache-cache... Assis sur le tapis de la salle de séjour, nos jeux étaient souvent accompagnés de musique classique. Les étés nous voyaient nous installer à la campagne, dans la maison bressane bâtie par mes aïeux. Les activités étaient multiples mais toujours très simples et naturelles : cueillette des pommes, des noisettes, des mûres, fabrication du cidre avec notre grand-père, jeux de croquet ou d'échasses maison. Nos cousins paysans nous ouvraient des horizons nouveaux, nous apprenant à traire les vaches, à mouler le beurre dans des bois sculptés de fleurs naïves, nous emmenant aux champs, aux moissons, au battage du blé avec des fléaux ancestraux. Les foires aux bestiaux nous fascinaient mais l'ampleur des beuglements, des hennissements et des couinements des porcs nous terrorisaient.

*

A cette minute, je prends conscience que la vie ne peut pas m'abandonner. Cela ne peut être son choix ni sa promesse. Ce trou profond, cette plaie béante, ces dix ans de glaciation progressive et la brûlure qui s'en est suivie, ne sont qu'une digression, ne doivent être qu'une parenthèse à refermer absolument. Ce moment-là est venu. Aujourd'hui, tout de suite. Commençons par extraire ce C.V. et la lettre de Maurice Herzog du bloc compact constitué par mon courrier entassé...
Fortifiée par cette plongée instinctive dans mon passé, quelques secondes suffisent pour fixer un rendez-vous avec Isabelle. Cette dernière ne manifeste aucune surprise devant cette démarche spontanée, ce qui me rassure. Le timbre posé eet les intonations alertes de sa voix m'évoquent, instantanément, l'image d'une jeune femme décidée et sûre de ses capacités. Sa vivacité est communicative. Remplie d'allégresse, je saute littéralement dans mes baskets, attrape au vol mes sempiternelles pommes, amandes et bouteille d'eau et dégringole les étages pour retrouver Ouram et sa récente promesse d'une surprise singulière.

*

Je suis étonnée et ravie de constater que ses mains sont vides, car cela nourrit mon imagination. Tout en atteignant, à pied, la pente rugueuse d'une énième colline, je l'assaille de questions précises et demeure dans une impatience bouillonnante. Persuadé sans doute de me fournir la réponse tant attendue et, du même coup, d'apaiser ma curiosité piquée au vif, il m'affirme joyeusement qu'aujourd'hui, je vais faire disparaître un nuage.
Ces mots catapultés retombent sur ma tête, avec la légèreté et la grâce des bombardes romaines. Décidément mon inventivité est trop restrictive... presque bornée. Je ne me doutais absolument pas d'une surprise de ce genre. J'avoue que mon étonnement est de taille et mon incrédulité colossale. Je suis stupéfaite. Le petit casse-croûte, bien concret, bien terre-à-terre que j'ai pris avec moi et qui se balance à mon poignet me paraît très élémentaire... Ma nourriture actuelle est d'un tout autre genre ! Les derniers mètres sont gravis dans un silence enivrant. Je suis grisée par la pensée de ce qui se projette car, jusqu'ici, Ouram a tenu toutes ses promesses. Mais comment peut-on jouer avec les éléments ? Jusqu'à présent j'ai entrevu des phénomènes naturels et merveilleux, mais ne nécessitant aucune intervention personnelle si ce n'est la pratique des respirations profondes...

*

Installée sur le dôme de la butte qui éclipse, par sa position, toute la ville en contrebas, nous admirons sans réserve le panorama. Au loin, de-ci, de-là, comme semés sur ces monts verdoyants, se détachent des clochers de village. Des animaux paissent un peu partout, soumettant les larges bandes des prés à des mouvements lents et immuables. A mes pieds, l'ombre projetée d'une Vierge s'étire en épousant les reliefs. Cette statue, édifiée par les citadins d'en bas, symbolise la reconnaissance d'une ville épargnée de la peste. A l'instar de celle queles lyonnais ont dressée sur la colline de Fourvière, notre madone locale est l'objet, chaque 8 décembre, d'un culte marial fervent et illuminé.

Revenant au but de cette ascension facile, j'observe ce terrain de jeux inédit : le ciel. Vu d'ici il est immense. Le regard est libre de vagabonder d'Est en Ouest et embrasse des dizaines de kilomètres. Je repère les futurs coéquipiers d'une partie que je pressens inoubliable. Ils sont en place... La voûte céleste est émaillée de nuages blancs, rondouillards et fatigués. Que puis-je donc espérer modifier dans cet azur savamment ordonné ?

En attendant la réponse, je respecte ce silence qui nous lie à notre environnement, et sans lequel rien ne peut nous imprégner. Depuis que nous sommes arrivés sur ces hauteurs, les nuages immobiles attendent, comme moi, le coup d'envoi de la partie. En savent-ils plus que moi sur les règles établies ? Ouram, bien campé sur ses jambes, fixe le ciel ou plutôt une partie : un nuage. Il semble porter une attention particulière à ce gros joufflu qui stagne à quelques kilomètres de là. Sa présence enrobe, d'une ombre grise et fine, un des clochers pointu de la vallée.

*

Assise dans l'herbe, je m'appuie sur les coudes pour mieux visualiser ce cumulus de beau temps. D'un seul coup, les battements paisibles de mon coeur changent de tempo, échappent à mon contrôle et martèlent ma cage thoracique. Le beau joufflu, aux contours si nets, vient de perdre ses proéminences sommitales et se scinde en plusieurs fragments. Ouram, le doigt pointé sur sa cible, lance dans les cieux des figures raffinées, mais obscures pour une néophyte. En moins d'une minute la place est nette, vide, lavée de toute trace de nuage. Fondu, évanoui, volatilisé. Tous les autres artistes, pétrifiés dans les airs par l'absence de vent, n'ont pas bougé de leur place respective. La grande ronde des nuages, bien organisée, a simplement gagné un espace de plus entre ses joueurs. Je n'en reviens pas. Pourtant force est de constater qu'il y a maintenant un absent en altitude. Impossible de féliciter le vent qui souffle bien au-delà des nues. Pour preuve, cette multitude de nuages stoïques autour de nous. Faute de brise, je me tourne vers Ouram. Le considérer vainqueur d'un corps à corps avec un cumulus débonnaire me plonge dans une perplexité inhabituelle.

- C'est d'une facilité déconcertante, me dit-il. Rassure-toi, ce nuage va se reformer un peu plus loin. Evidemment, il  ne faut pas abuser de cette expérience mais, une fois de temps en temps, cela ne prête pas à conséquence.

Je crois rêver et j'aime cet instant rare.

*

S'asseyant près de moi, il me prodigue quelques conseils.
Je l'écoute attentivement. Pour l'heure, je suis sur mon nuage... tant mon bonheur est fort. Oscillant entre la forte envie de tenter de dissoudre un paquet cotonneux et les scrupules à manipuler un élément naturel, je décide finalement de tester mes capacités. La raison, prônée par Descartes, n'est pas de règle aujourd'hui. J'agis et je réfléchirai après...

A l'inverse d'Ouram, je jette mon dévolu sur un nuage ivoire de petite taille. Consciente de l'entreprise, je vise la modestie suprême. Intérieurement, je me rassure en pensant qu'il sera plus facile de faire fondre un petit nuage qu'un gros. Tout rond, joli, je le presse de bien vouloir m'accorder une danse, un duo où il accepterait, petit à petit, de devenir invisible. Je le remercie par avance pour sa complicité. Chassant de mon esprit toute appréhension, toute timidité, toute idée parasite, je le prends en vision et le gomme du ciel. En quelques secondes, il s'effile comme une aile. Dentelé comme un ouvrage du Puy-en-Velay, il se dissout instantanément. Un second trou apparaît dans l'agencement méthodique de ce ciel de juin.

*


Ma vie de femme ordinaire revêt, une fois de plus, un aspect étonnant. Je voudrais un jour, moi aussi, aider les autres à tirer le meilleur d'eux-mêmes. Une image m'envahit : je suis un instrument de musique dont la sonorité est soudain plus éclatante, plus ronde, plus riche.
Semaine après semaine, je peaufine cet apprentissage en abusant un peu du ciel. Contrairement aux fois précédents, je ne souhaite parler de cette expérience qu'à très peu de personnes. Maxime fera partie de ce petit nombre qui jouera à cache-nuage cet été. Sans conteste, il sera le plus doué. Le chéri de Julie fait preuve d'une grande ouverture d'esprit. Si sa passion reste le monde sous-marin, il se pique, aujourdh'ui, de curiosité pour le bel azur.


Les jours se succèdent... Je suis très active, mais plus du tout dans le but de m'absenter de moi-même, d'additionner les occupations. Pleine d'énergie, je termine la reproduction d'un tableau de Modigliani : L'homme à la chemise bleue. Ce personnage aux mains croisées m'immerge parfois dans sa sérénité désenchantée.