Pour me joindre...
Voir mon autre site : dominique-barbier.net
dominique.barbier
Je suis invitée à une soirée habillée. D'innombrables hommes et femmes se pressent. Vêtue d'une longue robe de soie écrue, serrée à la taille par un large
ruban, j'enfile des chaussons de danse tout en perles ; un homme me dévisage. Nous sommes devant le palais de Schönbrunn à Wien, prêts à danser sous les lustres d'une vaste salle. Toujours à
l'extérieur, en couple et en rang par quatre, mon cavalier et moi courons en tête avec légèreté et grâce. Je lui murmure :
- On ne va tout de même pas arriver les premiers au Palais, nous devrions laisser passer les Princes.
Sur ma gauche, un homme est plié en deux. Il porte un costume bleu nuit. En sautant par-dessus une poubelle il s'est accroché le bas-ventre. Je me retourne car une jeune femme vient de tomber
également en franchissant une autre poubelle. Son jeune mari la relève. J'hésite. Dois-je continuer ma course vers le Palais ou me rendre près de la jeune femme ? Je la rejoins. Elle est déjà sur
une civière près d'une pharmacie. Son époux m'apprend que son sein gauche a été arraché et qu'on l'a placé dans une coque pour le protéger. Je suis effondrée. La jeune femme est très calme. Ses
cheveux mi-longs sont noirs, elle me sourit constamment. Son mari soulève le drap et me montre le torse de sa femme. L'épaule est belle, mais au-dessous un trou, un vide. Posé sur elle, son sein
dans sa coque. Elle attend l'ambulance.
Mes rêves ne sont plus paisibles. La fracture avec Nauk m'amène lentement aux cauchemars. Je ne me risque plus aux explications de ces songes, de ces mélanges de scènes vécues ou
passées, qui peu à peu se teintent de violence et de perte de soi. Bientôt ils ne me lâchent plus et me réveillent toutes les nuits, trempée de sueur, secouée de tremblements, luttant contre
l'évanouissement et la peur de mourir. Pendant plus d'un an ils m'accablent mais ne m'anéantissent pas.
Tout est en nous...
La journée, je tais les angoisses de la nuit et travaille en chantant. A Coeur Joie, où je suis soprano, mon chef de choeur serait peut-être le seul à déceler la fêlure ; alors je vocalise, je me
force et j'attends mon frère !
♣
L'ultime lambourde est fixée du côté de Nauk. Le bateau s'est enrichi du pont supérieur. Nous vissons quelques plaques d'aggloméré, ce qui nous évite le grand écart à chaque pas, voire la chute
programmée. Mon père et Jean-Marie hissent à l'étage la deuxième série de montants.
Nauk et moi recommençons à clouer inlassablement. Pour moi l'exercice devient difficile. Les clous sont plus longs : quinze centimètres au minimum. Robert m'apprend à tenir le marteau, à
respecter une certaine inclinaison. J'ai mal aux articulations des trois premiers doigts de la main droite. J'envie la dextérité et l'expérience de mes amis et de mon père.
De l'étage, entre les bois qui se dressent à intervalle régulier, je me ressource parfois en interpellant des promeneurs connus qui cheminent en contrebas. Nous échangeons quelques mots qui se
fondent immanquablement dans le cognement des marteaux, le sifflement des scies et des égoïnes. Aujourd'hui Dany converse avec ma mère. Elles implorent en vain la fraîcheur d'un autre ciel. Le
terrain est vide d'abri, saturé de chaleur. L'ossature ne leur procure qu'une parure d'ombre zébrée. Elles s'éventent, s'épongent activement. En haut nous ruisselons solidairement... Dany,
bretonne de sang et de coeur, découvre les coins de son panier tressé. Les deux énormes "fars" calés entre deux authentiques cidres nous font dégringoler de nos perchoirs. Oh le bon moment !
Rassasiés et désaltérés on ne sait s'il faut engloutir ou déguster lentement. Les tempéraments se révèlent dans ces instants gourmands, mais nous sommes tous d'accord pour retendre la main et le
verre. Ah Dany ! Dame océane ! Dans ses yeux bleus marine le retour violent des vagues inonde parfois son visage. Elle a perdu deux enfants, deux anges trop impatients de danser parmi les étoiles
et qui lui sourient chaque nuit. Après l'anéantissement, le long retour à la vie, au sourire, aux autres. Je l'admire sans réserve. Une fois, alros qu'elle avait quitté exceptionnellement son
poste de travail pour m'embrasser, les pleurs sont arrivés. Ce n'était ni l'heure ni le lieu pour s'épancher. Je l'ai prise dans mes bras sans mot et sans mot les larmes sont reparties. Je lui ai
envoyé un flot d'amour silencieux. Aujourd'hui encore l'émotion est difficile à décrire.
♣
De champ en champ, les moissonneuses s'activent. Les avoines et les blés sont mûrs. Les hirondelles au ventre blanc, extraordinaires voiliers du ciel, gazouillent en permanence. La canicule
impitoyable accueille mon frère début juillet et brûle la peau de ses deux compagnons charpentiers. Le soleil n'est plus tout seul au zénith, je l'ai rejoint dans mon bonheur.
Je connais la valeur de sa présence. De loin il gère les impératifs de son travail et les préoccupations qui lui sont rattachées.
Je remercie sa famille de me le prêter !
En me voyant au volant de ma 2CV il m'assure :
- Le 8 juillet, pour ton anniversaire, quand tu prendras le tournant près de la forêt, tu apercevras ton toit, je te le promets.
Cette vision du toit déclanche une formidable impatience, mot inusité jusqu'à présent mais qui enrichit mon vocabulaire habituel. Je l'associe naturellement à refuge et protection et mon
coeur semble alors s'apaiser.
Le faîtage est le souci majeur du premier jour. Christian décharge la pièce maîtresse tout en inaugurant son nouveau camion-grue rouge. Pour rejoindre horizontalement l'angle supérieur des
fermes, il a taillé et raboté cette énorme poutre de quinze mètres de long. C'est un moment magique lorsque les extrémités de la maison sont définitivement reliées. Pourtant, les frissons n'ont
pas manqué lorsque l'ossature a vacillé sous le poids écrasant de la faîtière...
C'est l'heure de se mesurer au toit. Pierrot et ses deux compagnons, Jean-Marie et mon père mènent le chantier rondement. Les coupes sont nettes, efficaces et la charpente progresse dans sa
construction et son montage. Les hommes d'en haut sifflent, chantent, partagent rires et bons mots avec les gens d'en bas. Je badigeonne les visages, les torses et les membres de ces jeunes de
l'est au teint pâle, qui brûlent au Soleil du Val d'Ainan.
A la pointe du troisième jour, les pannes sablières, les arbalétriers, les chevrons, les lattes couvrent peu à peu le vaisseau de bois et nous offrent dès lors une vision saisissante d'une rare
beauté.
David filme, je photographie de chez lui cet assemblage de mélèze posé au creux du val verdoyant. Le ciel bleu parfait ce tableau insolite. Pendant cinq jours je me repose physiquement, me
contentant de ravitailler le monte-charge en tuiles mécaniques.
♣
Le 8 juillet arrive
Pour l'heure les murets sont terminés et l'enthousiasme de Jocelyne ne faiblit pas. Empoignant la bêche dont
elle enfonce vigoureusement les pointes dans le sol, elle retourne la terre, brise les mottes à une vitesse qui me sidère.
Je regarde David interloquée.
Il sourit, connaît sa mère, saisit une triandine et se penche à son tour sur la terre brune. Méthodiquement, mètre après mètre, ils ameublissent, réduisent en poudre les blocs sombres et
m'abandonnent les finitions au râteau. Longtemps après leur départ, je savoure leur amitié spontanée et me repasse le films de la journée.
C'est le 1er mai. Il est encore beaucoup trop tôt ce matin pour vouloir soustraire un brin de muguet à la forêt
endormie et, pourtant, Christian, propriétaire de la scierie du Val d'Ainan, décharge notre première livraison de bois. Avec précaution, il dépose planches, poutres, chevrons et piliers bruts.
Emue, je touche chaque pièce dorée comme le miel ; l'odeur m'imprègne. Désormais elle ne me quittera plus. Nauk et moi préparons un support plus bas sur l'herbe et transportons tout notre stock.
Nous classons les bois dans l'ordre chronologique des besoins. Des gouttes de sève montent et se figent telle l'ambre fossile des conifères. J'oublie le brin de muguet pourtant tant attendu et
scie à l'équerre le premier montant. Nous le dressons sur la semelle de mélèze préalablement et définitivement boulonnée au béton. Il est lourd, long, et de nouveaux gestes s'imposent. Equerre,
fil à plomb, niveau restent dans ma poche et tournent dans mes mains comme les trois balles du jongleur. Tous les soixante centimètres nous élevons et corrigeons l'aplomb de ces totems odorants.
Au fil des jours et de la lumière ils se colorent lentement d'une fauve-orangé. Je me régale de savoir qu'ils ne requièrent aucun traitement dans le temps. Simplement poncés, naturellement
dorés à jamais.
Au rez-de-chaussée, tous les montants verticaux de l'ossature sont fixés et consolidés par des angles. La maison prend son volume. De loin elle évoque la coque d'un bateau traditionnel, un cotre
peut-être ? Regarder, toucher cette silhouette parfumée, rien de tel pour stimuler mes sens. Respirer, respirer encore et toujours pour conserver au plus profond de moi ce bonheur simple.
Les poutres transversales ne devant pas tarder à être livrées, Jean-Marie est là, fidèle à sa parole, ainsi que mes parents, car réquisitionnés volontaires... L'attente est active. Nous
préparons les serre-joints de maçon, les cordes, les échelles. Jean-Marie sera l'écureil rapide et précis, David le jeune caméramam collecteur de souvenirs. Mes parents discutent, commentent,
s'inquiètent de la belle saison qui sera, de toute façon, trop courte.
- Et le toit ? Il ne sera jamais posé avant le retour des pluies. Et Nauk ? Il n'en peut plus. Quelle angoisse ! Pour Dominique un second hiver dans la caravane n'est pas envisageable. Pierrot
veut descendre pour se rendre compte.
Pierrot ! C'est le seul mot que je retiens de cette conversation. Il va venir ! La joie m'étreint. Mise à rude épreuve par l'attitude négative et imprévisible de Nauk, je suis soumise au
régime des douches écossaises qui me rendent hyper sensible. Pierrot représente la force, la stabilité, la réussite à mes yeux. Intelligent, intellectuel, manuel, polyvalent, passionné par les
chevaux, d'un humour pétillant, il est mon frère et, pourtant, d'un autre monde. Je n'ose aucun commentaire de crainte d'avoir mal compris.
J'entends alors le camion de Christian qui se gare.
Nos solives ! Le bras de la grue soulève la première traverse qui doit peser au moins huit cents kilos. Silencieux et réfléchi dans le choix des manoeuvres Jean-Marie, perché sur le haut de la
grande échelle, guide la traverse à l'aide des cordes. Elle s'encastre parfaitement dans son logement et le conforte dans l'efficacité de ses gestes. On décharge la suivante. Seul un léger
tremblement de toute l'ossature, et de mon père, nous renseigne concrètement sur le poids de ces poutres massives.
La journée s'achève sur cette série d'actions délicates mais soutenues par la satisfaction immédiate et visible des efforts de chacun et de Jean-Marie en particulier. Ce jeu de construction,
grandeur nature, n'en finit pas de nous retenir : alors que la grande aiguille entame sa ronde sur le X romain du cadran solaire, nous sommes toujours là, aimantés au squelette de bois
souple.
C'est à cette étape des travaux que le soleil semble s'écraser sur l'Orcière. Expulsées brutalement du Val d'Ainan, les bonnes ou mauvaises pluies sont chassées sous d'autres cieux, ne sont plus
qu'un vague souvenir bruineux, puis un leurre. D'une heure à l'autre, les vêtements de travaux se réduisent au minimum : chapeau de paille, chaussures de sécurité, et peu de choses entre les
deux... Les gants sont définitivement obligatoires car les échardes sont redoutables.
D'un doigt véloce je compte soixante-dix potelets dressés vers le ciel. Pour doubler ce nombre à l'étage, nous commençons par disposer les solives du plancher sur lesquelles nous fixons,
provisoirement, quelques plaques d'aggloméré.
Mais c'est déjà l'été calendaire. Le 21 juin se distingue par un grondement de ciel pendant la fête de la musique. Partant retrouver la civilisation d'en bas en sillonnant les rues de
Voiron, David, Armand, Fabien et Delphine déambulent à mes côtés. Ce soir le tout-Voiron copie le tout-Paris : du très chic, du bon goût, du pimpant, du décontracté, du décalé, du fané, du
crade, du n'importe quoi. Je fais partie de cette dernière catégorie compte-tenu de ma garde-robe un peu particulière. La vie est dans la rue ; c'est génial et je prends un bain de fête
délicieux.
♣
A peine suis-je réveillée qu'une préoccupation lancinante et quotidienne s'installe dans mon esprit : qu'en sera-t-il de la météo aujourd'hui ? Invariablement la réponse est là, identique. Le
soleil a déjà rattrapé l'aube. C'est à se demander s'il prend le temps de se coucher. Au crépuscule la chaleur se prolonge encore et encore, la lumière décline mais, à notre insu, je le soupçonne
de simuler la fuite. Mais, quoi qu'il en soit, la journée sera placée sous le signe de l'acrobatie. Depuis deux mois, nos muscles malmenés assurent plutôt bien le transport et la mise en place
des pièces de bois. Tout notre corps est sans cesse sollicité. Les coups, les petites blessures et les douleurs font partie de notre labeur. On les soigne le plus souvent par l'acceptation voire
l'indifférence, quelquefois par la vocifération spontanée des mots reflétant parfaitement le degré de souffrance ressentie et le potentiel de notre imagination.
Mais ce n'est ni imaginaire, ni illusoire, lorsque je constate par hasard que la maison n'est pas la seule à prendre des formes ! A défaut de me voir, je me sens : dodue et moelleuse à souhait.
Des mois de tambouille sur un camping-gaz du plus petit modèle et de repas pris à la volée avec pour unique objectif de réchauffer, de remplir, de faire tenir, de donner l'impression que... me
voici bien en chair illustrant la fameuse tirade : "Il vaut mieux faire envie que pitié". Pour l'heure je ne me prends pas la tête avec ce nouveau look et évite ainsi d'inutiles soucis.
D'autres priorités accaparent mon énergie. Je dois porter sur l'épaule ces vingt-quatre lambourdes, sagement entreposées à mes pieds, et les tendre à bout de bras à Nauk qui reste agenouillé,
accroupi ou en équilibre sur l'échelle et la traverse. Je suis épuisée, à la limite de la nausée mais pas du renoncement. Mes jambes sont horriblement douloureuses et denses comme du plomb.
Associées à celles du soleil, les brûlures sont réelles. Trop courtes, les nuits ne suffisent plus pour récupérer et les jours de repos font partie d'un monde ancien... Bientôt Nauk est pris de
crampes violentes. Jambes tendues ou repliées, rien ne le soulage, ni les massages ni les étirements. Se coucher le soir devient pour lui l'épreuve suprême. Cela ajouté à son abattement moral, il
ne se retient plus et me fait subir des journées de plus en plus marquées par l'agressivité. Malgré les soins du cardiologue, mon coeur s'emballe continuellement. Je garde le cap et rien,
absolument rien ne m'en fait dévier. Freinée, peut-être, arrêtée jamais, j'ai trop conscience de la précarité de ma vie future et il serait inconcevable que j'abandonne. D'ailleurs ai-je le choix
? Je refuse de m'apitoyer sur ce coeur insoumis et cette angoisse infiltrée récemment : celle de mourir. Tout est en nous, il faut trouver où, s'explorer, faire plus ample connaissance avec
soi-même et se contrôler face aux émotions fortes. Se dégager du bon et du mauvais, du bien et du mal, de tout extrême, et faire confiance...
Bien sûr je pleure ! Mais suis-je la seule ? Incalculables sont les êtres qui se nourrissent de souffrances, incapables de vivre, incapables de mourir. Leur degré de douleur est tout autre.
A la semaine prochaine chers tous.
dominique-barbier.net
Quotidiennement, le ciel défie nos nerfs. A croire que nous devons justifier en permanence de notre persévérance.
Après l'épreuve physique des tranchées, se profile une nouvelle difficulté pour des néophytes du bâtiment : la pose de ces blocs grossièrement moulés. Nous sommes
très conscients de l'importance de cet élément de construction, unique assise de l'ossature. Le terrain légèrement en pente nous induit en erreur. D'un bout à l'autre de la maison on mesure une
différence d'un mètre. En peu de mots et de gestes, Jean-Marie nous démontre que nous commençons très mal.
- Quand vous aurez monté la ceinture, votre maison ressemblera à un navire qui tangue.
Ces quelques paroles sobres, dénuées de toute prétention, nous ramènent dans la justesse. Nous devons rectifier et recommencer la première rangée, mais nos murs seront d'aplomb et d'équerre. Ouf
! Nous pataugeons une fois de plus dans la gadoue... Les parpaings sont posés dans un ruisseau d'eau tant le ciel déverse ses humeurs belliqueuses sans aucun état d'âme pour les pauvres maçons
que nous sommes !
Jean-Marie ! Personnage incontournable au pays et dès cet instant, indissociable de notre aventure ! Il trouvera une solution à bon nombre de probèmes petits ou grands. Sec, solide, encore jeune,
rassurant, le regard franc et clair jamais privé d'azur, il entre immédiatement dans ma légende personnelle quand je découvre qu'il a en permanence, au coin des lèvres, une gitane. Ce sempiternel
petit rien de papier maïs accroché à son sourire me rappelle le visage paisible et doux de mon grand-père paternel. Feutre gris pour l'un, casquette pour l'autre, les modes changent !
Aujourd'hui la pluie repousse le ciel de loin en loin. Mais nous ne sommes plus seuls dans ces averses qui entretiennent décidément un rapport singulier avec notre moral. De temps à autre le
soleil se gaspille et se déchirent en trouant les masses nuageuses obèses. Des taches lumineuses, telles des ronds de scène, parsèment la campagne désenchantée. Le bel astre épuisé peine à sécher
ceux qui se précipitent au bout de ses rayons. Effondrées, les violettes blanches retournent à la terre, les primevères résistent en touffes compactes en se servant mutuellement de tuteur. Des
perles d'eau glissent sous quelques pétales flétris.
♣
Nous montons les moellons sous l'oeil attentif de Robert. Vingt ans plus tôt, je les
connaissais mieux lui et son épouse Michelle. Le temps a passé, marqué par une seule rencontre et quelques mots de ma part. Ils habitent une maison tricentenaire à quelques roues de vélo :
Saint-Sulpice-des-Rivoires. Je revois Robert à la guitare, Michelle au crochet, les deux se distinguant dans leur passion réciproque. Informés de ce projet de construction, ils arrivent
spontanément pour nous aider dans cette entreprise. N'ont-ils pas eux aussi construits leur première maison ? Se retrouver alors que je suis trempée, crottée, méconnaissable après tant de
silences, me remplit de gratitude envers la providence. A la pelle je jette sable et gravier dans le ventre bruyant de la bétonnière et chante à tue-tête. Ce qui constitue l'essence même de mon
bonheur de vivre s'accroît de jour en jour : l'entraide, le partage et le respect mutuel. Actuellement nous recevons et donnons peu.
Pleine d'allégresse, je remplis chaque moellon d'un coup de truelle de plus en plus maîtrisé et efficace. Bientôt le ciment n'éclabousse plus tout autour. Fabien, le second fils de Jean-Marie,
enfourne quelques pelles de sable dans la bouche insatiable de la bétonnière qui n'en finit pas de réclamer. Les jours passent, le ciel persiste à transformer nos jours en nuits. Pas de panique !
Nous sommes prévenus qu'il fera bien assez chaud cet été et que l'épreuve sera plus rude encore. Mais comme nous souffrons des mains ! Les miennes, aux ongles régulièrement cassés, sont gercées,
dures, calleuses, déformées. En un mot follement féminines.
Les rangs gris se superposent plus rapidement dès lors que les deux premiers sont bien ancrés sur le sol et que deux mains adroites se joignent aux nôtres. Deux mains précises dans le geste,
méthodiques et vigoureuses, deux mains d'enfant : celles d'Armand alter ego de Jean-Marie, aussi sec et solide. Duo efficace d'un père et de son jeune fils. Economes en paroles vaines, ils nous
apprennent rapidement le bon sens des gens de la nature qui observent, travaillent et respectent la terre et ses lois.
- Vous avez vu, Jean-Marie ? On a fini ; la palette est vide !
- A mon avis, si vous ne voulez pas avoir de mauvaise surprise, il manque encore deux rangs.
- Oh non !
- Si...
Dans un suprême voile de pluie fine, plus léger qu'une mousseline, je scelle enfin le dernier moellon posé par Nauk. La ceinture est terminée. Je grimpe sur cette étroite poutre et découvre le
paysage qui sera désormais le nôtre. Légèrement surélevée par rapport au terrain, je devine le fond de la vallée. Un jour, de l'étage, j'en scruterai le coeur. Mais nous n'en sommes pas là...
Dans le secret de mes nuits, mille musiques montent de ce chantier insolite et me procurent un sommeil de plomb. Mon corps ne récupère qu'au chant de l'amitié.
♣
Le 1er avril m'offre le retour du rossignol, un tapis de mousse constellé de muguets et
l'assurance d'une prochaine inscription à l'ANPE ! Cette facétie n'a rien de commun avec le traditionnel poisson accroché au revers d'un col. N'ayant pas de solution au problème de l'éloignement,
je quitte la maison d'édition dans un sanglot sourd. Mes collègues m'ornent le poignet d'un splendide bracelet. Chaque pierre bleue palpite à l'appel d'un visage : Pascale, Ségolène, Micheline,
Catherine, Marie-Louise, Frédéric, Hélène, Fabienne, Isabelle, Andrée...
Faible et forte à la fois, je rentre à l'Orcière et m'effondre au pied d'un gros tilleul esseulé. Sa mélodie est douce, à peine perceptible. Le printemps lui a rendu ses feuilles et assez de voix
pour me consoler et m'insuffler l'énergie pour accepter la situation et surtout me convaincre qu'il n'y a aucune similitude entre hier et aujourd'hui. La victoire est accordée à ceux qui
n'abandonnent pas la lutte et qui pensent que l'on hérite uniquement les épreuves qu'on est capable de surmonter. Ses branches, élégantes musiciennes, caressent et entraînent très loin mes peurs
sombres et tenaces. Il est dit qu'elles et moi ne passeront plus de longues nuits face à face. Quelle belle perspective !
Quel mauvais présage !
Aux premières lueurs du matin, nous boulonnons les pièces de mélèze sur la semelle lissée. Le facteur passe, ralentit, me tend l'enveloppe, je signe, il part. A réception de ma lettre de
licenciement, Nauk se transforme brutalement, sans demi-mesure, sans ce crescendo d'altérations qui donne du temps pour accepter l'incompréhensible et apprivoiser la douleur.
A ce millième de seconde même, tout est fini pour toujours.
Violence verbale et gestuelle vont s'entrechoquer en permanence. Humiliations, hurlements, menaces, insultes, chantages et comportements incohérents souillent désormais mon espace. L'air pur est
irrespirable. Mon cerveau a raté un épisode : celui de l'explication... Je ne suis plus rien pour ce vieil homme méconnaissable, cet être dangereux, d'une violence inouïe. Je me dessèche dans les
larmes. Au secours ! J'appelle au secours ! Pitié ! Que se passe-t-il ? Pourquoi ? Que dois-je encore apprendre ? Pourquoi ai-je cédé au charme de cet accapareur d'âmes, que voulais-je donc me
prouver ? C'est dans ce climat terrible que les voisins d'en face traversent... Dans la gadoue je fais plus ample connaissance avec Christian, Jocelyne et David de la maison blanche d'en haut. Je
me débats dans une mélasse de maux et récupère au vol mes peurs d'antan. Elles s'abattent sur moi et pour la première fois je pleure publiquement dans les bras de Jocelyne où je m'abandonne
totalement. Je me sens si faible, si dimunie, si seule malgré tout ! Ecoutée et réconfortée, je me ressaisis et lutte pour mes filles, ma famille, mais mon coeur est incontrôlable. Heure après
heure il bat vite, si vite que j'ai du mal à calculer ses pulsasions. Placide, le cardiologue me conseille instamment de tout plaquer.
- Comment ?
- Tout plaquer.
Je me contente de cette maigre explication et avale quotidiennement la pilule-miracle qui dompte les battements et permet d'être moins haletante. J'en suis dépendante quatre saisons, le temps
d'un deuil. Nauk m'est devenu étranger. Je souffre du vide à venir, gouffre inéluctable. Malgré tout je lui parle beaucoup, essaie de le comprendre, de le rassurer, lui suggère de se faire
soigner et de se reposer. Nous sommes marqués par ces mois passés. Les tranchées l'ont épuisé.
Il refuse tout en bloc et jour après jour peaufine, avec un soin jaloux, sa lente destruction. A l'approche des voisins il se ressaisit quelque peu. Leur sourire et leur gentillesse déclenchent
l'effort. Avec une bonté désarmante, ceux-ci proposent un coup de main, maintenant, tout de suite.
- Il faut terminer le vide sanitaire. C'est maintenant ou jamais, car la pose du plancher marquera la prochaine étape.
Christian est un as du crépi. Je propose d'apprendre à talocher car j'ai des scrupules à le voir s'activer dans mon sous-sol, après sa propre journée de labeur, pour un chantier qui ne le
concerne pas plus que les propriétaires qu'il connaît à peine.
- Non, vous m'alimenterez en ciment, ce sera bon.
Instantanément ragaillardie, je m'active autour de ce couple énergique, à l'esprit d'entreprise. Le ciel menaçant ne contient pas longtemps ses réserves de pluie. Dans un éclat de rire, Jocelyne
protège son époux grâce à un sac poubelle géant. L'eau dégouline des casquettes. Je prépare le ciment et Jocelyne alimente la "gamate". J'admire l'efficacité de son époux. Le travail est précis
et propre. Les moellons, les joints, les imperfections disparaissent progressivement sous un vêtement uni et ajusté.
Le week-end suivant, Coralie et Philippe enduisent l'extérieur de l'enceinte d'un goudron épais et malléable. Ils tartinent consciencieusement cette pâte protectrice sur le crépi neuf tout en
affrontant une chaleur accablante. Quel contraste avec les jours précédents ! Il y a onze ans que je connais Philippe. A cette époque il restait dans le sillage de son père qui tissait et brodait
de somptueuses étoffes. Ces pièces uniques franchissaient les portes jalousement gardées des plus grands couturiers aussi bien en France qu'à l'étranger.
Maintenant il a seize ans. Son père n'est plus là depuis de trop nombreuses années : mort d'épuisement sur son métier à tisser.
Le brillant adolescent s'intéresse de près à la haute couture. Qui se douterait que, dans moins de quatre ans, je l'accompagnerai au Palais de l'Elysée pour le photographier aux côtés du
Président de la République. Jacques Chirac lui remettra solennellement son diplôme de lauréat au Concours Général de Haute Couture...
Chères amies lectrices, chers amis lecteurs, je vous souhaite un joyeux réveillon.
Si vous souhaitez consulter les photographies de la construction, je vous rappelle mon site -
dominique-barbier.net
Mais février déboule avant l'appel des giboulées de mars et amorce malgré tout la fonte du manteau d'hiver. Sont déjà perceptibles les couleurs de la terre endormie. Cet élément encourageant nous
décide à ressortir les outils, d'autant que le soleil grignote de plus en plus les tranches de nuit.
En délimitant au sol le périmètre de la maison, nous procédons au piquetage. Prenant du recul sur ce rectangle
ainsi tracé, quinze mètres sur six environ, l'ampleur du terrassement qui va suivre nous impressionne, nous sommes à la limite de l'étourdissement... J'espère ne pas surestimer ce que je suis en
accordant confiance en mon instinct. Alors je respire, inspire l'air lumineux, et souffle, souffle lentement l'air obscur de mes inquiétudes. Aujourd'hui, de la construction de la petite maison,
se dégage une idée de jeu. Une distraction dont l'originalité consiste à le pratiquer dans de mauvaises conditions météorologiques, un divertissement farfelu en quelque sorte, une manière comme
une autre de vivre sans interruption, du lever de soleil au lever de lune.
Sur le sol, s'engage ma prochaine vie. De la maquette au terrain, je commence par transférer mentalement mon poèle à bois. Fortement choquée par le froid, j'y vois mon premier
investissement. Son large foyer me prédit des plaisirs crépitants d'autant qu'il sera mon unique moyen de chauffage. Pour moi c'est un luxe de pouvoir me dispenser de ces radiateurs suspendus aux
murs comme des verrues sur un beau visage. Car ma maison sera belle. Je le sais. Il ne s'agit ni d'orgueil ni de vanité et encore moins d'argent. Mais je ne connais pas d'autre vérité dans la
simplicité, voire le dénuement. On peut se fier aux apparences originelles : le ciel et ses astres, le torrent et son chant, la terre et ses arbres, ses fleurs, ses pierres, tous sont
naturellement beaux. Je veux que ma maison, si modeste soit-elle, s'inspire de cette nature parfaite et harmonieuse. Elle n'en sera jamais l'égale, mais je tenterai de ne pas la heurter par des
discordances.
♣
Le futur immédiat nous convie à d'autres réalités : piocher, creuser, pelleter et évacuer la terre brune. Le plus dur revient au piocheur : les pieds bloqués d'un devant l'autre dans une tranchée
de quarante centimètres de profondeur, courbé en deux dix heures par jour, il souffre énormément. Nauk jette la terre hors de la tranchée grâce à une pelle rectifiée : nous l'avons coupée sur les
côtés afin qu'elle épouse la juste largeur de cette grosse rigole qui se dessine petit à petit. Je remplis brouette sur brouette et les vide un peu plus loin. Très fragile des lombaires et des
cervicales, je m'attends au pire, guette les signes précurseurs du blocage et médite sur la distance qui me sépare de la cabine téléphonique... D'attente en méditation, mon squelette se fortifie
et en redemande ! La crainte s'éloigne puis s'enfuit. Pour soulager Nauk, je me risque à demander un devis aurpès de la grosse entreprise de travaux publics de Saint Geoire-en-Valdaine. La
première estimation orale nous dissuade de réclamer le document écrit : six mille francs hors taxes. Somme ridicule quand on a de l'argent et tout aussi ridicule quand on n'en a pas. Les travaux
forcés s'imposent pour un terrassier improvisé et sexagénaire. Le voisinage soudain plus compatissant comprend alors que le caprice soupçonné de la petite maison était réellement un essai pour
nous. On propose à Nauk un tracteur muni de son godet. Je transporte alors la terre en contrebas du chantier.
De l'ambiance environnante, figée dans le scepticisme aimable, naît peu à peu un esprit de solidarité. Les véhicules se garent en bordure de route. Les moteurs tournent encore mais les propos
échangés sont avenants. On s'enquiert de notre santé physique, de notre alimentation, on nous informe même de la météo à court, moyen ou long terme. Cette évolution des comportements décuple nos
forces et ouvre une voie splendide à la volonté ainsi qu'à la gaîté. Nous rions, chantons, sifflons, les visages criblés de gouttes de pluie, car jour après jour le ciel est lavé, le sol
détrempé. La terre colle aux semelles et les outils sont terriblement alourdis par les paquets sombres d'argile. Je malaxe cette terre, la pétris, la fouille même avec reconnaissance. Elle
m'accueille et prend possession de moi. En octobre dernier, au moyen de nos baguettes de cuivre, nous avions repéré le passage souterrain de l'eau sur la parcelle sèche. En mars, celle-ci ne se
cache plus et se faufile entre les herbes couchées. Au loin, dans un chant de source claire, dévalent d'infinies cascades, associées au gazouillis des oiseaux. Les monts alentour annoncent dans
un murmure continu le retour du printemps. Les bourgeons enflent, les rameaux reverdissent et les feuilles tendres poussent comme des petits ongles à la pointe des branches. La neige indécise
retarde son départ et provoque des émotions ponctuelles.
Un matin d'avril elle est chassée, une bonne fois pour toutes, par l'inévitable printemps.
Elles viennent ! Et ce sont deux soleils qui plongent dans mes bras. Des larmes soyeuses, comme des je t'aime, lavent mon coeur mieux que tous les déluges de printemps. Puis réservées, comme en
retrait de l'événement, Julie et Coralie, mes inséparables filles, fausses jumelles mais vraies semblables, découvrent le terrain, lèvent les yeux sur la nature alentour et observent la petite
maison. Silencieuses, elles avancent main dans la main. Ma tête éclate de bonheur et d'appréhension. Je leur donne leur clé, car ce sont bien leurs prénoms qui sont gravés en cercle au pied d'un
montant. La jeune herbe recouvre quelques lettres, on devine Julie, on écarte des pousses pour Coralie. La date reste libre : 1998. Une clé s'engage. La porte s'entrouvre et la clarté échappée me
renvoie l'écho de rires tous neufs. Mes deux amours m'étreignent et me rassurent sur leur propre peur. J'accepte leurs compliments comme un baume cicatrisant.
- Maman, c'est superbe ! Merci.
Les quelques mètres que nous remontons en sens inverse, jusqu'au terrassement actuel, me paraissent infimes. La descente était si longue dans le doute ! Nous restons assises, serrées les unes
contre les autres ; je m'octroie une longue pause exceptionnelle. Nauk pioche, soulève la terre lourde et nous parlons. Les mots volent de-ci, de-là. Ici, il n'y a rien pour les retenir mais les
plus doux me reviennent. J'aime mes filles, mes enfants, et n'ai nul besoin de me rappeler qu'elles ne me doivent rien. Elles me donnent quand elles veulent, ce qu'elles veulent, et de ce fait je
ne manque de rien. Parfois, peut-être, le temps semble distendu entre deux appels, deux rencontres, mais l'attente reste douce. Elles sont libres et j'en suis ravie, fière même. Pas de chantage
affectif entre nous, que du vrai, du spontané, de l'intense. L'évocation de la famille n'est pas un prétexte pour ne plus exister individuellement.
J'enlace tendrement Julie et Coralie qui incarnent deux décennies d'enchantement. Elles passent leur vie à la réussir, précieuses comme l'aurore. Leur prestance reflète leur âme, le blanc du ciel
céleste. En secret elles grandissent en plein jour.
♣
Les tranchées progressent en même temps que s'installe définitivement la fatigue dans le corps de Nauk. Les derniers mètres lui paraissent distendus, les coups de pioche s'affaiblissent. Tandis
qu'il travaille assis au bord de la tranchée, chaque lever de bras semble être le dernier. Mais je ne suis pas épargnée non plus. Avec les plaintes de la brouette malmenée, poussée ou tirée sur
le terrain défoncé, les secousses perpétuelles répercutées dans mon corps et qui me tirent des gémissements sourds, j'ai le sentiment incessant d'une conversation à trois, un trio de partenaires
distincts mais inséparables : la matière, le corps et l'esprit.
Ouf ! Les fondations sont terminées. Elles matérialisent dès lors les séparations intérieures entre les deux futurs appartements. Tyranniques, les rideaux de pluie se succèdent et se ressemblent
dans leur monotonie infinie. De temps en temps j'interroge le dictionnaire. Invariablement, mon index tombe sur les mots eau, déluge, inondation. Prévenus par ce doigt innocent, nous posons
malgré tout nos ferrailles au fond du trou, les lions consciencieusement, puis tentons de voler une journée de repos. Rêve d'un rêve inassouvi car le camion-bétonnière, précédé du son rauque de
la cuve tournante, négocie le dernier virage.
- Oh non ! Déjà !
Heureusement, simultanément, de droite et de gauche, surgissent nos aides précieuses : d'un côté Armand et Jean-Marie suivie de Josselyne son épouse et de Ferréol son beau-père, et de l'autre
dans le sillage du camion bruyant, Robert sur son vélo.
Depuis l'âge de seize ans, Josselyne est aide-soignante à l'hôpital local. C'est peu dire que son corps et son coeur ont été mis à rude épreuve ces vingt-cinq dernières années ! Pourtant son rire
est clair et sa générosité omniprésente. Grâce à elle nous allons bénéficier du professionnalisme de son père, ancien maçon, pour couleur le béton. Mais surtout, elle acceptera sans réserve que
Jean-Marie passe d'innombrables heures sur notre chantier et même qu'il double ses journées de travail. Pour lui chaque saison agricole livre son lot de tâches quotidiennes qui s'ajoutent au soin
des bêtes et à l'entretien de la ferme et de ses dépendances.
Qui a dit que "Celui qui ne sait pas partager est infirme de ses émotions ?".
♣
Nous voici donc tous encapuchonnés et protégés par de longs cirés vert bouteille, bottés, boueux, transis, prêts à guider la buse pour canaliser le flot épais et à ratisser sous les directives de
Ferréol, maître d'ouvrage pour quelques heures.
Je n'oublie pas ma passion photographique et fixe dans les rafales de vent et de pluie cette première opération collective. Explicite dans ses instructions, nous écoutons le chef et nous laissons
guider par ses adjoints Jean-Marie et Robert. Nous tenons tous notre rôle et les canaux se remplissent vite et bien.
Peu à peu le froid humide s'incruste et perce les couches de vêtements. Robert décide d'en changer et enfourche courageusement son vélo. Il s'estompe dans ce paysage terne comme au travers d'un
énorme carreau sale.
Le béton coulé, Josselyne nous entraîne tels quels dans sa maison. Autour de la cuisinière à bois nous nous réchauffons et engloutissons tout ce qu'elle nous propose. Les boissons fument dans les
bols. Avec le brusque changement de température, j'ai les joues écarlates et ressors bientôt. Je rejoins directement la mère de Jean-Marie à l'étable d'en haut. J'aime beaucoup Charlotte et
l'admire de toujours ignorer le froid en travaillant à la porte de l'étable. Elle est là, invincible, comme assise sur une ligne délimitant le chaud et le froid. D'un côté l'or, de la chaleur
puissante des vaches qui ruminent, et de l'autre, l'argent blanc du froid tenace sans cesse jugulé au ras de l'ouverture. Un simple gilet enfilé sur la blouse, elle est solide comme le roc. Au
long des saisons passent entre ses doigts agiles tilleul, verveine, noix, châtaignes, noisettes, salades, légumes, herbe des lapins... Un peu trop âgée pour le jardinage de printemps, elle
s'installe sur une margelle, en bordure des parterres de fleurs, et considère affectueusement Josselyne qui soigne verger et potager.
♣
Une pluie battante nous inonde le jour de la livraison des moellons. Je crois entendre des oiseaux en pleurs...
dominique-barbier.net
Bonne fête de Noël chers amis !
Noël nous surprend alors que nous fabriquons les volets. Nous nettoyons, stockons les outils dans la caravanne
et attendons patiemment la fin des avalanches de ciels gris. Côte à côte nous hibernons quelques semaines et pensons aux futures tranchées de la grande maison.
Inlassable, émerveillée et incrédule je tourne autour de la maisonnette. Je l'enlace, la caresse, l'embrasse, écoute vivre et respirer son bois. Je ris, je pleure
de ce bonheur qui m'étreint et remercie tour à tour mon ange et mon corps robuste et même ce climat qui m'a permis de me dépasser. Je loue le courage de Nauk.
Bien qu'éprouvés et marqués par les frimas au niveau des membres et du visage, très alourdis dans nos gestes
par le poids des vêtements inadaptés et par l'inexpérience, nous avons passé huit semaines épanouis, sans temps mort, hors du temps, noyés dans le temps. Oubliant dans la complicité et la
tendresse le "je" pour le "nous", nous avons travaillé dans une complémentarité de tous les instants. Pressés par la météo, poussés par l'éphéméride dont chaque feuillet s'envole inexorablement,
nous n'avions que le choix de l'énergie et du courage en duo. Enveloppant du regard ce nid tout neuf, bardé de stalactites énormes s'étirant vers le sol poudré, nous sommes fiers mais seuls...
Angoissés, nos enfants respectifs ne sont pas venus nous encourager. Ils ne connaissent même pas le terrain ! Pour moi cette blessure, qui a échappé à la vue de tous, cicatrisera dès la fonte des
neiges. Mais pour l'heure, bloquées par l'appréhension, mes filles redoutent de me découvrir réfugiée dans un abri de jardin au bout du monde où, de toutes façons, un jour ou l'autre, je
m'ennuierai forcément. Plusieurs années après, Coralie m'avouera :
- Marine n'a jamais compris pourquoi pendant deux ans je ne pouvais lui dire clairement où habitait ma mère.
Invariablement j'expliquais que c'était compliqué.
Marine étant sa meilleure amie... Mais comment accepter que leur maman soit tombée si bas dans l'inconcevable et montée si haut dans l'utopie ? Habiter dans une cabane ? Piètre bonheur.
♣
Mais c'est Noël ! Nous montons à Parménie. La pleine lune illumine la neige et trace une voie jusqu'à la Chapelle. Minuit carillonne pour une poignée de fidèles hardis et rassemblés autour des
prêtres. Dans cette nuit singulière, dans cette sobriété de ton, de mots, je refais le voeu de m'améliorer encore et encore : plus de compréhension et d'écoute, moins de dualité, de critiques, de
jugements. L'exercice s'avère très difficile lorsque l'on est en présence de personnes perpétuellement négatives ou qui refusent d'évoluer. Pensant au philosophe bulgare Mikhaël Aïvanhov, je
décide de perfectionner mon aura. Cette aura dont chaque couleur symbolise nos qualités et nos vertus, notre pureté, notre lumière intérieure, et dont les intrus ne supportent pas l'éclat.
Voilà deux ans que je suis ce chemin, péniblement parfois car les faux-pas sont d'une facilité effarante. De ce dur face-à-face quotidien entre le bien et le mal, jaillit un trésor de paix
inestimable. Pour moi, tous ces efforts sont justifiés. Tenter de ne pas choisir la facilité sert à ma progression.
La cérémonie se termine par un cantique à l'unisson. Non soutenu par l'accompagnement musical traditionnel, le choeur pur et clair préserve l'émotion intacte. Cette intimité de lieu et de
proximité se prolonge quand un prêtre invite l'assemblée à goûter une soupe et à déguster brioches fraîches, tartes aux pommes ou aux myrtilles.
Dans un ciel criblé d'étoiles, la lune rebondie nous guide jusqu'à la salle commune. Des pots de jus de fruits, d'eau et de lait trônent au milieu des gâteaux. Très simplement chacun prend place
autour des tables et engage la conversation naturellement. Les cruches de lait fument et je réchauffe mes mains à leur contact. Un désir de partage m'envahit, mais pas uniquement pour ces hommes
et ces femmes de la nuit de Noêl qui savent aimer, mais bien au-delà.
Redescendue à l'Orcière et enroulée dans mon duvet, je savoure ces bonheurs infimes, immenses, tels ces pots de grès remplis de lait fumant, débordant de lumière ! Ces instants rares prolongent
la magie de mon enfance et de tout ce que je me promettait d'entreprendre quand je serais grande.
Le mois de janvier ligote nos outils à l'abri. Cette année la neige et le froid rivalisent de cruauté. La menace de perdre mon travail se précise de jour en jour. Les locaux de Grenoble se
vident. Je demande à rester au centre-ville. Il est évident que ce n'est pas dans les plans de restructuration. Que je sois contrainte de faire plusieurs heures de trajet par jour en voiture,
train, tram, bus et à pied ne relève pas d'une compréhension particulière. Je ne reçois que l'écho d'un silence assourdissant précédé d'un trait d'humour du Grand Patron :
- Il ne vous manque que le cheval !
Il a un peu raison cet homme-là... un cheval me fait défaut... Celui qui gonflerait le moteur de ma Citroën et transformerait cette lambine en aïeule vigoureuse.
♣
Les jours de liberté, raquettes aux pieds, nous arpentons les reliefs du Val d'Ainan. Tandis que nous avalons kilomètres sur kilomètres, la nature perdue pour les dégradés de vert m'étonne dans
son étrangeté et parfois sa naïveté. Les ramures chargées des pluies de flocons offrent des branches singulièrement graciles. L'oiseau perché déclenche un balancement inhabituel de la
brindille empesée de neige. Tout est ruissellement de beautés même dans des cieux plombés. Et la beauté appelant la beauté, ce sont les visages de mes filles qui transparaissent sur les premiers
mots d'un quatrain que je murmure :
- O toi dont la joue est modelée sur le modèle des roses sauvages !
Toi dont le visage est moulé comme celui des idoles de Chine...
A mes sens s'ajoutent des perceptions plus aïgues : le scintillement à la vue, la fraîcheur au toucher, la suavité à l'odorat, la finesse à l'ouie, le discernement au goût.
A la semaine prochaine chers tous.
dominique-barbier.net
Nous déployons enfin le précieux document sur l'herbe humide. Nous connaissons parfaitement bien les
caractéristiques de ce terrain : sa composition, son ensoleillement, sa séduisante tranquillité et son voisinage discret. Nous sommes restés assis des dizaines d'heures à même le sol, humant,
effleurant, observant, encensant cette parcelle devenue nôtre.
Sa musique est la mienne. Je la garderai belle et trouverai ma juste place en la respectant.
♣
Nous nous lançons immédiatement dans la réalité du chantier en décidant de délimiter sur ma partie le périmètre d'une toute petite bâtisse de 18 m2. Celle-ci sera l'esquisse, un brouillon, notre test pour mesurer nos aptitudes et prendre conscience à moindre échelle des erreurs à ne pas reproduire plus tard.
L'hiver et son morne cortège de privations s'incruste déjà. Les jours déclinent et les chants d'oiseaux sont moins variés car certains se sont déjà éloignés de nos collines. Enfilant pull sur pull, nous ignorons les brouillards froids qui nous glacent en tombant. L'aventure commence par un terrible inconfort et une irrépressible gaîté. Travaillant pour quelques mois encore à Grenoble, je rejoins Nauk chaque jeudi soir. Les journées d'apprentis bâtisseurs sont denses, laborieuses, éreintantes. Peu à peu, la petite ossature de bois s'élève. Le plancher provisoire nous procure une plate-forme idéale pour monter les murs.
A la tombée du jour nous évaluons notre patience en emballant totalement le squelette de bois à l'aide d'une bâche immense. La lancer par dessus les solives requiert des gestes amples et précis, ce qui les premiers soirs n'est pas acquis. Lorsque cette cape est à peu près répartie sur l'ossature, accourt alors un partenaire constant et trop ponctuel... le vent ! Son chant s'élance comme une flèche ete s'engouffre dans cette voile libre et sifflante. Le combat inégal commence. D'une côté la bise sèche et froide se surpasse dans son jeu favori et, de l'autre, deux espèces de bouffons s'escriment à jeter puis à tirer des sangles de part et d'autre. L'aire est très faiblement éclairé par un substitut de phare dont la lumière, tel un mince faisceau, ne concurrence en rien ce qui brille alentour.
Un court instant j'imagine le tableau que nous formons et que les voisins distinguent dans la nuit. Logiquement ils devraient nous prendre pour des fous. Plus tard, j'apprendrai que c'était bien là leur pensée. De fait, nous ne voyons personne s'intéresser à ces "exploits". Nos proches voisins ne quittent pas la route. Ils nous saluent poliment, restent perplexes autant sur notre ténacité apparente que sur notre inconscience certaine, car les jours filent droit dans l'hiver. Nous ressemblons à deux culbutos tant la superposition de nos vêtements déforme les silhouettes. Chaussettes chaudes, épaisses et rugueuses à force de se frotter aux grosses chaussures montantes, caleçon, jean, tee-shirt manches courtes, maillot manches longues, chemise, pull, anorak, écharpe, parka et pantalon de chantier puis, pour clore la pyramide affriolante, bonnet, gants et nez congestionné. Quel spectacle vu de loin !
Transis mais transpirants, nous passons nos journées au grand air et savourons l'odeur du vent parfumé des premières pluies du Midi. Quelle cure pour nos poumons ! La morsure du froid marque le physique mais pas le moral, d'autant qu'un premier couple de voisins compatissants nous soutient alors amicalement en nous proposant l'eau de sa source. Nous leur sommes très reconnaissants de nous apporter ce plus inestimable. Dès lors nous travaillons un peu plus tôt et un peu plus tard en ponctuant nos travaux de tisanes ou de thés brûlants, préparés sur l'unique et minuscule camping gaz qui me sert depuis plus d'un an.
Le soir, en solitaire silencieuse, je range le chantier. Instants savoureux dont je ne me lasse jamais, le silence étant pour moi l'équilibre complet du corps et de l'esprit, à l'inverse du vacarme des villes. Quelle joie de réunir les quelques outils, de rassembler les bois, de trier les clous par taille et de stocker les chutes et les copeaux ! Quand nous partons, tout est propre, net, en ordre. J'ai le sentiment d'avoir joué à un jeu de construction, de l'avoir bien rangé pour mieux le retrouver et le désirer le lendemain... Je ne perdrai jamais cette habitute par la suite ; sur le chantier, pas de chantier.
Harassés, nous retrouvons chaleur et confort chez Françoise. Récupération vitale, car la Saint Nicolas survient couronnée de blanc et nos journées sont glaciales. La neige est partout, majestueuse. Mes parents me proposent alors de m'installer dans leur petite caravane sur le terrain. Je suis ravie car cela réduit les trajets entre Voiron et l'Orcière. Nos réserves de vêtements secs sont à portée de main et surtout nous prenons nos pique-niques hivernaux à l'abri des intempéries. Ce frigo naturel nous incite même à stocker quelques provisions.
♣
Le gel argenté attaque les fenêtres en dessinant et en sculptant inlassablement des motifs inouïs. D'un jour à l'autre, ils n'ont guère le temps de fondre mais ils préfèrent se superposer et se surpasser en originalité. Des stalactites d'un mètre s'accrochent aux cornières extérieures. Immédiatement la caravane devient le refuge des outils et du bois. De taille modeste, elle explose littéralement sous leur volume et nos mouvements à l'intérieur sont calculés au plus juste. Margré tout nous décidons de vivre là. Rien ne nous enflamme plus que de profiter de notre bout de terre, même enneigée. Chaque nuit, au coeur du froid, nous dormons dans la majorité de nos vêtements de travail. Si nos premiers mois de caravaniers se passent sans chauffage, sans eau et sans électricité, l'euphorie nous gagnera, à la fin de l'hiver, grâce à la suspension d'une ampoule de 60 watts. Celle-ci décreusera légèrement les ombres...
Actuellement, j'atteins le paroxysme du bien-être, de la santé mais peut-être aussi de la folie douce aux yeux des autres. Mon bonheur se rapproche sensiblement de celui que j'ai éprouvé lors de certains événements familiaux et en particulier la naissance de mes filles. Les bains douches se prennent toujours chez Françoise et le délassement qu'ils nous apportent est une eau de jouvence pour nos corps meurtris et fatigués.
♣
Mes mains endurcies et épaisses sont de plus en plus solides et fiables dans les gestes. Nous posons
successivement les panneaux entre les chevrons, la laine de roche, le pare-vapeur, le triply, le lambris mural, le parquet blanc et le bardage extérieur.
Fin décembre nous fabriquons les encadrements de fenêtres, plaçons les vitres et concevons, avec les chutes de bois, une petite guérite d'angle en guise de penderie. Couvert de bardeau canadien,
le toit nous protège définitivement des bourrasques. Dans la foulée nous ajoutons une petite terrasse surmontée d'un toit plus bas, ce qui nous permet d'enfiler nos chaussures confortablement et
de laisser égoutter nos vêtements lorsqu'ils regorgent d'humidité, manoeuvres relatant du défi voire de la prouesse quand elles se déroulent à l'intérieur de la caravane.
Après avoir traité au fongicide chaque poutre, chaque chevron, chaque liteau, je lazure ce "chalet".
Frigorifiée mais avec bonne humeur, je poursuis ce travail éprouvant pour les nerfs. Perchée alternativement sur l'échelle, l'escabeau, une chaise, un tabouret ou la pointe des chaussures, je
m'engourdis progressivement car l'immobilité du corps donne prise au froid. Il pénètre les couches d'étoffes et ce n'est pas le balancement lent et régulier du pinceau qui me réchauffe. Nauk,
emmitouflé et glacé, m'encourage derrière la vitre embuée. C'est la première fois que je le vois capituler devant la rigueur de ce mois de décembre. Des flocons voltigent, remontent sous l'effet
du vent, puis s'écrasent lourdement quand ils deviennent plus denses. J'ai les lèvres bleues.
Les "Terres Froides" ne sont pas une légende pour touristes...
(pour voir les photos de la construction il suffit d'aller sur mon site) dominique-barbier.net
A bientôt...
Une poudre légère, immaculée, tombe avec la régularité du métronome. La colline de sapins se chapeaute de milliers de bonnets blancs. Entre elle et moi un petit kilomètre inaccessible, une frontière infranchissable : la fenêtre de ma chambre d'hôpital. Au fil des heures, Grenoble ajuste son manteau de neige. Peu à peu, le tintamarre de ses rues glisse dans la ouate blanche. Seule persiste une rumeur étouffée.
Blottie dans mes oreillers, je me remémore ces mots incroyables murmurés il y a si peu : "Je vais construire ma maison !".
A cette heure matinale tout est calme, propice à la méditation. En remontant le temps, mon esprit s'attache aux prémices de l'aventure. Il y a moins de deux ans...
Au plus profond de moi, le carrousel de mes espérances infinies tourbillonnait inlassablement et finissait par embarquer dans son tournoiement frénétique plus de volonté et de foi que je ne croyais en posséder. Effectivement, l'heure était bien au vidage des réserves. Le labeur m'attendait, nous attendait, et serait sous le signe de l'ascèse, du sacrifice et du dépassement de soi. Qui que l'on soit, il n'est jamais trop tôt ou trop tard pour améliorer son âme. La lumière du jour mettait en exergue l'étendue des écueils futurs : un véritable éventail dont chaque fragment avait sa particularité, sa vérité. Ce demi-cercle symbolique distribuait des réalités implacables. Si l'homme avec qui j'entreprenais cette construction frôlait la soixantaine, moi j'approchais des quarante-huit...
Aucune expérience ni pour l'un ni pour l'autre, un budget étranglé, une saison déjà avancée, marquée par les pluies, des jours plus courts, moins lumineux et une quasi absence d'outils. Pourtant l'ensemble de cette demi-couronne était sacré par un enthousiasme et une confiance indéfectibles.
L'Orcière et le Val d'Ainan nous ouvraient leurs horizons, leur amour.
♣
Mon ami Nauk amorce la concrétisation du projet en fabricant une maquette de la maison. L'ossature bois miniature terminée, je plonge dans l'extase et l'exubérance. Réduite à l'échelle de ce
petit modèle, fidèle dans l'aspect et les proportions, je déambule par l'esprit et invente un quotidien enchanté. Nous sommes tous deux submergés par une déferlante de bonheur et de courage. Dès
lors j'observe mes mains, consciente de leur importance. Elles seront mes outils essentiels et précieux. Secrètement nous signons un pacte établissant leur fidélité et ma promesse de ne les
employer que pour du vrai, du beau, du bon, de l'indispensable. Cette euphorie ne masque pourtant pas l'appréhension d'un problème imminent. Une menace plane sur mon travail de salariée car une
partie de la maison d'édition qui m'emploie déménage de Meylan, trop loin de mon lieu de vie, donc trop cher, ce qui va, sous peu, me contraindre à accepter un licenciement. C'est simple, sans
appel, sans commentaire;
Par bonheur, mon frère Pierre m'aide à obtenir un prêt avant ce départ. Combien de saisons se sont succédées depuis que Françoise et Louis m'ont recueillie ? Cinq, dix ? Voudront-ils encore de
moi pendant la construction ? Oui m'assurent-ils, comme je leur affirme que j'irai jusqu'au bout. Je ne doute pas un instant du bien-fondé de ce que l'Univers a mis en marche pour moi et je me
jure de garder le cap quoi qu'il advienne.
Le ciel velouté, piqueté de papillons isolés, s'est embelli brusquement des coloris automnaux. Enivré par cet esthétisme raffiné, mon esprit s'envole aisément vers cette voûte renouvelée.
Parallèlement, mon cerveau acrobate tente de concilier toutes les composantes de ce projet de chantier. Si l'automne déroule calmement ses jours dorés, ses parures chatoyantes, ses parfums
insolites, nous sommes soucieux du retard accumulé avant même d'avoir commencé quoi que ce soit. Le permis de construire ne nous parvient pas alors que les premières pluies, chargées de fraîcheur
et d'obscurité, reprennent leurs habitudes annuelles. A 600 mètres l'air est revigorant, mais les nuits semblent plus paresseuses qu'en bas.
Loins de s'alanguir dans une attente forcée, nous peaufinons le plan, la maquette, préparons les outils et délimitons le terrain en plantant des arbustes sur son pourtour. Notre mental au plus
haut améliore, conditionne et protège notre physique de toute agression. Nous sommes deux pour construire une maison de 15 m de long sur 6 m de large avec un niveau, soit deux appartements
distincts, et cela ne nous pose aucun problème, ne suscite en nous aucune peur, aucun doute ! Nous sommes bien les seuls ! Familles, enfants, amis, voisins nous observent amusés, voire attristés,
attentant la chute monumentale.
Portée par la promesse de mon ami :
- Tu ne seras plus jamais à la rue, tu auras un toit.
Je vis avec des ailes géantes. L'observation de la maquette nous stimule dans l'attente du courrier de la Mairie de Saint-Geoire-en-Valdaine. Deux habitations mitoyennes gorgées de soleil et de
lumière, accueilleront dans le carré de leurs fenêtres, le Mont Blanc, le Granier, la Grande Sûre, toute la paisible Chartreuse, et surtout un ciel immense qu'elles ne pourront jamais
capturer. La construction achevée, nous concrétiserons ainsi le désir de vivre l'un près de l'autre dans le respect de l'espace, du silence, de la solitude et de la liberté de l'être cher.
Nous imaginons demain, savourant la nature à plein coeur, à pleines mains, à pleins poumons. Les étoiles, les vents parfumés et la terre généreuse seront les sources bondissantes et
lumineuses de notre quotidien.
Bien qu'éphémère, une question assombrit ces lendemains dorés. Pourquoi Nauk me menace-t-il soudain de ne rien entreprendre si je ne me porte pas caution de son emprunt ? Je n'ai pas le
temps de chercher une réponse, donc de refuser, car l'autorisation de construire est là en même temps que le profil chagrin de novembre.
Grave, très grave erreur de ma part.
Bonne lecture à tous et à la semaine prochaine.
Si vous êtes intéressés par les photos de la construction, rendez-vous sur mon site : dominique-barbier.net
Que s'est-il passé ? Que se passe-t-il ? Que signifient l'eau, les paillettes, l'odeur, l'Indien, le lait, la flamme, les photos... ? Quel est ce monde que nous ignorons mais que nous
côtoyons sans cesse ? D'où viennent ces signes et dans quel but se manifestent-ils ?
Pour Ouram et moi, on ne peut que constater que c'est à la suite d'un simple geste, qu'une déferlante d'images très anciennes a fait basculer nos existences. Tout s'est mis en place pour que nous
vivions autre chose et ce, malgré les différences. Toutes ces manifestations sont l'expression du bonheur universel de s'être retrouvés ou, peut-être, de se trouver. Ne serait-ce pas également
l'expression de l'âme soeur ? Dès la première goutte d'eau nous n'avons eu de cesse de partager ces découvertes avec le plus grand nombre de personnes. Nous aimons la terre et ce qu'elle est.
Elle nous fait prendre conscience de ce que nous sommes réellement. En vivant, au plus près, les changements de saison, nous avons vécu l'immortalité de l'esprit.
Pour moi, aujourd'hui, mon escarcelle est gonflée de joie pure et de reconnaissance. Les épreuves m'ont poussée à ouvrir d'autres portes que j'entrebaillais depuis l'enfance et que je refermais
par peur car ignorante. La majorité de mes questions restent sans réponse. J'attends encore de l'aide de là-bas ou de là-haut. Je ne me lasse pas de chercher à comprendre. Si étrange que cela
puisse paraître, ma situation actuelle, assez positive, est tout de même le fruit d'une profonde désespérance.
Tout trouver en soi. la vie aime la vie. Ces neuf mots semés par Ouram, lors des derniers frimas, ont résisté aux nuages épais et glacés. Je cueille après beaucoup de labeur, de soins et
d'attention, leurs fleurs éternelles. Les peurs d'entreprendre ou plus grave encore, les appréhensions de réussir, se sont dissipées avec l'acceptation totale du non-jugement, de la
non-dualité.
Au matin nouveau, je me sens protégée et pars travailler avec une vitalité redoublée. Cette impression de bienveillance se concrétise bientôt. Le destin, cette loi suprême, nous entraîne Ouram et
moi, sur les routes pastorales du val d'Ainan. Ecumant à pied toutes les campagnes des régions proches, nous avions jusqu'alors ignoré cette voisine aimable. Nous sommes séduits par le caractère
des terres traversées. Des sources jaillissent çà et là et les bassins en pierre rassemblent leurs eaux pures et froides. De grandes buses, aux formes lourdes, s'élèvent dans les airs en
décrivant des cercles au gré du vent. D'énormes châtaigniers s'élancent fièrement et chacune de leur branche vaut un arbre adulte. Le sol est riche, d'un brun-rouge, les cultures sont grasses et
serrées. Le silence n'est entrecoupé que par les bruits de la nature : oiseaux, vent, eau, plainte des arbres ou par les machines agricoles. De loin en loin, les jappements d'un chien de chasse
nous rappellent que le gibier se terre à proximité.
*
Tout naturellement nous rêvons de planter, quelque part sur un de ces verts coteaux, une petite hutte en bois. Quelques mètres carrés pour profiter ensemble, à n'importe quel moment du jour ou de
la nuit, de cette nature généreuse.
*
Les lionnes veillent sur mon bonheur... et la magie persiste. Pour un prix incroyablement modique, nous dénichons un terrain gorgé de soleil, bordé de noyers avec une vue sur la Chartreuse. Nos
pensées sont identiques. Nous construirons, de nos seules mains, une maisonnette en bois. Ouram l'habitera.
*
Les lionnes veillent sur mon bonheur... et la magie persiste. Ce refrain d'une véracité incontestable rythme les faits qui s'additionnent à une allure vertigineuse. L'univers se met en quatre
pour nous soutenir et nous mettre en relation avec les personnes adéquates. Alors que je n'ai aucun moyen financier suffisant pour envisager la construction de ma propre maisonnette et même
l'achat d'une première planche, mon frère se manifeste soudain et me propose son aide... Il m'obtient un prêt me permettant de construire une petie bâtisse accolée à celle d'Ouram. Le bonheur
m'étreint.
Architecte et notaire matérialisent ce projet sur papier, que nous déposons à la mairie du village. Je pelotonne ma main dans celle d'Ouram. Dans quelques mois je viderai le garage de ma vie mise
entre parenthèses et déposée là il y a tant. Avec mes filles, je retrouverai complicité et soirées tendresse.
Nous sommes prêts à entamer les travaux. Deux modestes constructions en bois et mitoyennes. Nous nous apprêtons, psychologiquement et physiquement, à faire face à des travaux, des efforts
intenses et soutenus dans le temps, en plein hiver. Bientôt, le colossal tas de bois, entreposé dans le pré, prendra la forme d'un plancher, d'un mur, d'un escalier, d'une charpente. Pas question
d'acheter en kit avec un plan de montage. Tout va passer par nos mains. Chaque coup de scie, de marteau, chaque assemblage recevra un élan d'amour, un coeur symbolique. Dès lors, je ne cesse de
murmurer ces mots incroyables :
Je vais construire ma maison.
---oOo---
Que s'est-il passé ? Que se passe-t-il ? Que signifie l'eau, les paillettes, l'odeur, l'Indien, le lait, la flamme, les photos... ?
Quel est ce monde que nous ignorons mais que nous côtoyons sans cesse ? D'où viennent ces signes et dans quel but se manifestent-ils ?
*
Pour Ouram et moi, on ne peut que constater que c'est à la suite d'un simple geste, qu'une déferlante d'images très anciennes a fait basculer nos existences. Tout s'est mis en place pour que nous
vivions autre chose et, ce, malgré les différences. Toutes ces manifestations sont l'expression du bonheur universel de s'être retrouvés ou, peut-être, de se trouver. Ne serait-ce pas également
l'expression de l'âme soeur ? Dès la première goutte d'eau nous n'avons eu de cesse de partager ces découvertes avec le plus grand nombre de personnes. Nous aimons la terre et ce qu'elle est.
Elle nous fait prendre conscience de ce que nous sommes réellement. En vivant, au plus près, les changements de saison, nous avnos vécu l'immortalité de l'esprit.
*
Pour moi, aujourd'hui, mon escarcelle est gonflée de joie pure et de reconnaissance. Les épreuves m'ont poussée à ouvrir d'autres portes. Ces portes que j'entrebaillais depuis l'enfance par
curiosité et que je refermais par peur car ignorante. La majorité de mes questions restent sans réponse. J'attends encore de l'aide de là-bas ou de là-haut. Je ne me lasse pas de chercher à
comprendre. Si étrange que cela puisse paraître, ma situation actuelle, assez positive, est tout de même le fruit d'une profonde désespérance.
*
Tout trouver en soi. La vie aime la vie. C'est neuf mots semés par Ouram, lors des derniers frimas, ont résisté aux nuages épais et glacés. Je cueille après beaucoup de labeur, de soins et
d'attention, leurs fleurs éternelles. Les peurs d'entreprendre ou plus grave encore, les appréhensions de réussir, se sont dissipées avec l'acceptation totale du non-jugement, de la
non-dualité.
FIN